Le 24 mai n’est pas une date marquée par un festival national de poésie ou une grande commémoration littéraire. Pourtant, pour un groupe de traducteurs amateurs ou de poètes curieux, il peut devenir le point d’ancrage d’une pratique régulière : la traduction collective. La fin du printemps offre une lumière douce, des journées qui s’allongent et une énergie propice au travail en commun. C’est le moment idéal pour s’asseoir autour d’une table, un poème dans une langue que l’on ne maîtrise pas entièrement, et tenter d’en restituer la voix dans sa propre langue.
Les ateliers de traduction poétique reposent sur un paradoxe fécond : on traduit souvent mieux à plusieurs que seul, parce que chaque participant apporte un angle différent – une écoute, une intuition, une connaissance des rimes ou des dialectes. Ce partage transforme la traduction en un acte collectif de mémoire. Comme l’écrit le poète et traducteur Yves Bonnefoy, « traduire, c’est se souvenir de l’autre dans sa langue ». En choisissant une date fixe, comme le 24 mai, on crée un rituel qui inscrit cette mémoire dans le calendrier.

Pourquoi le 24 mai ?
Le choix d’une date n’est jamais anodin. Le 24 mai se situe entre les grandes marées de la poésie mondiale – le Printemps des Poètes (mars) et la Fête de la Poésie (juin). C’est un espace libre où l’on peut inventer sa propre tradition, sans concurrence ni bruit médiatique. La nature est alors en pleine floraison : les lilas embaument, les soirées sont tièdes. Cette atmosphère invite à la lenteur, à la lecture à voix haute, à la discussion des mots justes.
Dans notre expérience d’organisation d’ateliers, nous avons constaté que les sessions de fin de printemps attirent des participants plus disponibles – étudiants en vacances, enseignants en fin d’année, artistes en résidence. Le rythme s’apaise, et on peut consacrer deux heures à un seul poème sans se presser. La traduction collective devient alors un luxe de temps partagé.
La mémoire vivante par la traduction
Un des axes centraux de ces ateliers est la notion de « mémoire vivante » que la traduction permet de préserver. En travaillant sur un texte source – qu’il soit en italien, en russe, en arabe ou en nahuatl –, on ne se contente pas de le transposer : on le réactive. Chaque version devient un témoignage de la rencontre entre deux cultures. C’est cette dimension que nous avons explorée dans un précédent article, Traduction collective : quand la poésie devient mémoire vivante, où nous montrons comment un groupe peut faire revivre un poème oublié par le simple geste de le traduire ensemble.
Le 24 mai peut être choisi comme date annuelle pour ce faire. Imaginez : chaque année, le même jour, un même groupe se retrouve pour traduire un poème différent, souvent choisi lors de la session précédente. Le rituel crée une attente, une fidélité. On retrouve les mêmes visages, mais aussi de nouveaux venus. La mémoire se construit dans la répétition et la variation.
Organiser une séance de traduction collective le 24 mai
Voici une proposition de déroulé pour une session de deux heures. Adaptez-la selon le nombre de participants et leur familiarité avec l’exercice.
- Premier quart d’heure – Accueil et choix du poème : Chaque participant apporte un poème court (8 à 14 vers) dans une langue qu’il connaît bien. On les lit à voix haute dans la langue d’origine, puis on vote pour celui que l’on traduira collectivement. Privilégiez un texte qui comporte des images fortes plutôt que des jeux de mots complexes, surtout si le groupe est débutant.
- Quarante-cinq minutes – Traduction individuelle silencieuse : Chacun reçoit une copie du poème et le traduit seul sur une feuille, sans dictionnaire numérique (mais un dictionnaire papier peut être consulté). L’objectif n’est pas la perfection, mais la première ébauche – on note toutes les hésitations.
- Vingt minutes – Mise en commun : On lit toutes les versions à tour de rôle. On compare les choix lexicaux, les rythmes, les structures de phrases. On discute sans jugement : pourquoi tel mot a été choisi, comment telle image a été rendue.
- Vingt minutes – Élaboration d’une version collective : À partir des meilleures propositions, on construit une seule version, phrase par phrase. On peut voter ou laisser l’animateur trancher en dernier recours. L’important est que chacun reconnaisse sa contribution dans le résultat final.
- Dix minutes – Lecture finale et goûter : On lit à voix haute la version collective, puis on partage un verre (ou un thé) en discutant de l’expérience. N’oubliez pas d’archiver toutes les versions – elles constituent une mémoire précieuse pour les années à venir.
Rituels saisonniers et contrastes
Si le printemps invite à la légèreté et à la renaissance, l’hiver offre un contraste intéressant. Un atelier organisé en décembre, par exemple, peut se concentrer sur des poèmes traitant de la lumière et de l’attente. Nous avons déjà évoqué cette tradition hivernale dans Atelier de traduction poétique le 12 décembre : lancer une tradition hivernale, où la neige et les fêtes donnent une tonalité particulière aux textes choisis. Associer plusieurs dates dans l’année – un atelier de printemps (24 mai) et un atelier d’hiver (12 décembre, par exemple) – permet de créer un cycle annuel de traduction, chaque saison apportant son humeur et ses poèmes.
Les écueils à éviter
Première erreur : vouloir tout traduire en une seule séance. Un poème de quatorze vers demande déjà une concentration intense. Si le texte est plus long, divisez-le sur deux ou trois sessions (par exemple, le 24 mai et le 31 mai). Deuxième erreur : imposer une seule méthode de traduction. Laissez chaque participant libre de sa démarche – certains préfèrent une version littérale, d’autres une adaptation libre. Le collectif s’enrichit de cette diversité. Troisième erreur : négliger l’aspect sonore. Un poème est fait pour être dit. Pendant la mise en commun, faites lire les versions à voix haute, et écoutez ce que donne le rythme en français (ou dans la langue cible).
Un héritage pour les années à venir
En fixant le 24 mai comme rendez-vous annuel, vous créez un héritage. Les participants reviennent non seulement pour le plaisir de traduire, mais aussi pour retrouver une communauté, une archive vivante des poèmes traduits ensemble. Vous pouvez même constituer un petit recueil artisanal après quelques années – un florilège de vos versions collectives. Chaque année, le groupe peut décider d’un thème : la mer, la ville, le silence. Le 24 mai 2023 pourrait être la première pierre de cette tradition.
Pour commencer concrètement, prenez dès maintenant un poème que vous aimez dans une langue que vous ne lisez pas couramment et qui n’a pas encore été traduit en français. Annoncez la date du 24 mai à trois ou quatre amis. Préparez une photocopie du texte original, une bière ou un thé, et laissez la magie opérer. La première version sera imparfaite, mais elle sera la vôtre – et celle du groupe.