« Si on gardait les cheveux de la femme aimée, on aurait toujours un peu de soleil dans les mains. » Ce vers de Charles de Vildrac, extrait du recueil Le Livre d’amour (1920), condense en quelques mots une image sensorielle qui traverse les décennies. La chevelure, objet poétique par excellence chez Baudelaire, Apollinaire ou encore Prévert, devient ici un support de mémoire tactile et lumineuse. Dans le cadre d’un atelier d’écriture ou de traduction, ce court poème offre un terrain d’exploration idéal : sa simplicité apparente cache des choix lexicaux et rythmiques qui engagent le traducteur et l’auteur dans un travail de précision.
Charles de Vildrac et la poésie de l’intime
Membre du groupe de l’Abbaye de Créteil, Charles de Vildrac (1882–1971) a marqué la poésie française par son attention aux gestes quotidiens et aux émotions simples. Son écriture, souvent qualifiée d’unanimiste, cherche à capter la résonance collective dans l’expérience individuelle. « Si on gardait » illustre cette démarche : le poème transforme un geste privé — conserver une mèche de cheveux — en une métaphore universelle de la présence continue de l’être aimé. La chevelure n’est pas décrite ; elle est suggérée par la lumière qu’elle retient. Ce parti pris d’évocation plutôt que de description fait toute la force du texte.
Le poème se compose de quatre vers libres, sans rime ni mesure fixe. Cette liberté formelle invite à une lecture multiple : le vers peut être scandé comme une phrase parlée ou comme un souffle retenu. En atelier, cette malléabilité permet de travailler la musicalité et la ponctuation, deux éléments clés de la traduction poétique.

Traduire la chevelure : un exercice de précision
Lors d’un atelier de traduction poétique, « Si on gardait » pose des défis stimulants. Le mot cheveux renvoie à une réalité matérielle, mais le poème joue sur la frontière entre le concret et l’abstrait. Comment rendre en anglais, en espagnol ou en allemand l’idée que les cheveux « gardent » la lumière ? Le verbe garder porte en français une double valeur : conserver et protéger. Dans d’autres langues, il faudra choisir entre keep, hold, preserve ou retain, chacun modifiant la nuance affective du texte.
Voici quelques pistes d’exercices pour un atelier :
- Traduction comparative : chaque participant propose une version dans une langue qu’il connaît, puis on confronte les choix lexicaux et syntaxiques.
- Variation d’image : remplacer la chevelure par un autre objet sensoriel (une odeur, un son) et réécrire le poème en conservant la structure.
- Analyse rythmique : marquer les accents toniques du vers français et chercher l’équilibre dans la langue cible.
- Mémoire et matière : à partir du poème, écrire un texte personnel sur un objet qui conserve la présence d’un être cher.
Ces activités s’inscrivent dans une démarche plus large d’exploration de la mémoire par la poésie. Dans un atelier de traduction poétique le 22 septembre, par exemple, l’équinoxe peut servir de fil conducteur pour relier lumière et souvenir, comme le fait Vildrac.
La chevelure comme archive sensorielle
Au-delà de l’exercice technique, « Si on gardait » touche à une question centrale de la poésie contemporaine : comment l’écriture peut-elle préserver l’éphémère ? La chevelure, dans la tradition littéraire, est souvent associée à la mémoire tactile — on la touche, on la coupe, on la conserve. Vildrac inverse le geste : ce n’est pas l’objet qui est gardé, mais la lumière qu’il contient. Cette métaphore rejoint les préoccupations des ateliers qui travaillent sur la trace et l’absence, comme ceux évoqués dans les rencontres autour de la traduction comme mémoire vivante.
Pour un animateur d’atelier, ce poème offre une entrée en matière rapide et profonde. On peut proposer aux participants d’écrire un texte à partir d’un objet personnel qui « garde » une sensation — une écharpe qui conserve une odeur, une pierre qui retient la chaleur du soleil. L’objectif est de passer du concret à l’abstrait par une image simple, sans tomber dans la sentimentalité. La leçon de Vildrac est là : la poésie n’a pas besoin de grands mots pour dire l’essentiel.
Prolonger le poème dans l’atelier collectif
Une autre approche consiste à transformer « Si on gardait » en un poème collectif. Chaque participant écrit un vers commençant par « Si on gardait… » et l’associe à un objet sensoriel différent. On obtient ainsi une série de variations qui explorent la même structure rythmique. Ce type d’exercice favorise l’écoute et la cohésion du groupe, tout en ancrant la séance dans une référence littéraire précise.
Enfin, le poème peut servir de point de départ à une réflexion sur la traduction comme acte de mémoire. Conserver la lumière d’un texte original dans une autre langue, c’est un peu comme garder les cheveux de la femme aimée : on ne retient pas l’objet, mais son essence lumineuse. Les ateliers de traduction poétique, qu’ils soient ponctuels ou réguliers, permettent de vivre cette expérience de manière concrète et partagée.