Brûler de Narki Nal : une soirée pour traduire ensemble

Le 27 octobre, une rencontre singulière s’est tenue autour de Brûler, le recueil de Narki Nal, dans une librairie associative du 11e arrondissement. L’événement, organisé par une petite maison d’édition indépendante, a réuni une trentaine de personnes : poètes, traducteurs, étudiants et simples curieux. L’objet de la soirée n’était pas seulement de présenter un livre, mais de réfléchir à la manière dont la traduction peut faire communauté, quand les langues se répondent et se heurtent. Les lectures bilingues se sont succédé, ponctuées de silences qui en disaient plus que les mots.

L’original kurde, écrit dans une langue que peu de participants maîtrisaient, a été mis en regard d’une version française réalisée collectivement lors d’un atelier de traduction. Ce choix n’était pas anodin : il inscrivait la rencontre dans une démarche de création partagée, où chaque participant devenait co-auteur du sens. La discussion qui a suivi a porté sur les inévitables pertes et les trouvailles de la traduction, mais aussi sur la dimension politique de faire exister une voix poétique minoritaire dans l’espace francophone.

lectures bilingues autour d’un recueil de poésie

Un recueil qui brûle de l’intérieur

Brûler de Narki Nal est un texte dense, traversé par la question de l’exil, de la perte et de la résistance. Les poèmes, souvent brefs, jouent sur les contrastes entre le feu et la cendre, la mémoire et l’oubli. Lors de la rencontre, plusieurs extraits ont été lus à voix haute, d’abord en kurde, puis en français. Cette double lecture a mis en évidence la matérialité sonore du texte, ses allitérations et ses rythmes, que la traduction française ne pouvait qu’approcher. Un participant a fait remarquer que le mot « brûler » en kurde porte aussi le sens de « devenir cendre », une nuance perdue dans la version française, mais que le contexte de l’atelier avait permis d’expliciter en note.

La rencontre a également été l’occasion d’aborder la dimension testimoniale de l’œuvre. Narki Nal, dont le nom signifie « grenade » en kurde, est né dans une région marquée par les conflits, et ses textes portent la trace d’une mémoire collective. Pourtant, comme l’a souligné une intervenante, la poésie de Nal ne se réduit pas à un simple document : elle travaille la langue, la fait craquer, pour mieux dire ce qui résiste à la représentation. C’est cette tension entre urgence et beauté qui a nourri les échanges de la soirée.

Traduire ensemble : l’atelier du 27 octobre

La particularité de cette rencontre résidait dans son dispositif : avant les lectures publiques, un atelier de traduction s’était tenu en début d’après-midi, réunissant une douzaine de participants. Encadrés par une traductrice expérimentée, ils ont travaillé sur un poème inédit du recueil, à partir d’une version mot-à-mot et d’une glose. L’exercice, exigeant, a donné lieu à des propositions très différentes : les uns privilégiaient la fluidité, d’autres la fidélité à l’étrangeté de la syntaxe kurde. À l’issue de la séance, une lecture collective des versions obtenues a montré que la traduction n’est jamais un acte solitaire, mais une négociation permanente avec la langue d’arrivée.

Ce type d’atelier s’inscrit dans une pratique plus large de la traduction poétique comme expérience collective. On en trouve un écho dans d’autres initiatives du même genre, par exemple les ateliers de poésie d’été qui invitent à traduire, rencontrer et créer ensemble. L’idée n’est pas de former des traducteurs professionnels, mais de faire éprouver à chacun la matérialité du langage et les choix qu’il implique. Car traduire, c’est aussi se confronter à l’altérité, accepter de perdre une part de soi pour accueillir celle de l’autre.

Quelques pistes pour prolonger l’expérience

  • Relire Brûler en notant les mots qui résistent à la traduction, puis en discuter en petit groupe.
  • Proposer un atelier de traduction à partir d’une langue qu’on ne connaît pas, en s’appuyant sur des gloses et des mots-à-mots.
  • Organiser une lecture bilingue où les voix se répondent, en alternant les langues sur un même poème.
  • Explorer la dimension mémorielle de la poésie de Nal, en lien avec d’autres œuvres qui témoignent de l’exil, comme l’héritage de Mahsa Amini évoqué dans un article de ce blog.

La poésie comme espace de rencontre

Ce qui a marqué les participants, au-delà du texte lui-même, c’est la qualité d’écoute qui s’est instaurée. Dans une époque saturée d’images, la poésie offre un espace de lenteur et d’attention mutuelle. La rencontre du 27 octobre a montré qu’un recueil peut devenir le prétexte à tisser des liens, à confronter des expériences, à inventer des formes de solidarité. Les éditeurs présents ont annoncé la publication prochaine d’une anthologie bilingue, issue des travaux de l’atelier, qui prolongera cette dynamique.

Pour ceux qui n’ont pas pu assister à la rencontre, il reste possible de se procurer le recueil et de se lancer dans sa propre lecture. Mais peut-être est-il plus juste de commencer par en lire un poème à voix haute, seul ou à plusieurs, et de laisser la langue faire son chemin. C’est ainsi que Brûler cesse d’être un objet inerte pour devenir une expérience vivante, qui se transmet et se partage.

extraits annotés d’un recueil de poésie bilingue

La soirée s’est achevée par une lecture commune du poème qui avait servi de support à l’atelier, chacun lisant une strophe dans la langue de son choix. Les voix se sont mêlées, le kurde et le français se sont répondu, et pendant quelques minutes, la frontière entre les langues a semblé s’estomper. C’est cette expérience, fragile et précieuse, que la rencontre du 27 octobre voulait offrir : non pas une simple présentation, mais un moment de création partagée, où la poésie de Narki Nal a trouvé un écho dans nos propres histoires.