Fiorenza Menini, poète et traductrice vivant entre l’Italie et la France, ne voit pas l’éphémère comme une perte. C’est une matière à travailler. Elle nomme « réparation » le geste qui consiste à recoudre les instants fugaces – une parole dite à voix haute, une version non aboutie, un souvenir de lecture – pour en faire un tissu poétique durable. Ce parti pris traverse toute son œuvre et sa pratique de la traduction, et donne à son travail une dimension à la fois intime et collective.
L’éphémère comme matériau poétique
Menini aborde la poésie comme un art du passage. Les lectures publiques, les ateliers, les échanges entre langues : autant de moments qui, par nature, ne laissent pas de trace fixe. L’écriture, pour elle, n’a pas pour fonction de figer ces instants, mais de les « réparer » – au sens où l’on raccommode un tissu usé, en respectant ses fils originaux tout en y ajoutant une nouvelle trame. Ses recueils, souvent bilingues, témoignent de cette attention aux infimes variations de sens que chaque langue offre. La traduction devient alors un acte de restauration patiente, où l’on ne cherche pas l’équivalence parfaite mais une vibration commune.

La traduction comme réparation des langues
La démarche de Menini s’inscrit dans une tradition de poètes-traducteurs qui considèrent le passage d’une langue à l’autre comme un lieu de création à part entière. Elle a traduit en italien des auteurs francophones contemporains et, inversement, fait connaître la poésie italienne en français. Mais plutôt que de parler de « perte » dans la traduction, elle insiste sur ce qui se gagne : des éclats de sens inattendus, des résonances nouvelles. Ce travail de réparation linguistique se nourrit du collectif. Menini anime régulièrement des ateliers de traduction où chaque participant apporte sa propre écoute de la langue source. L’erreur, l’hésitation, la reformulation deviennent des outils pour « réparer » ensemble le poème original.
Dans cette perspective, la traduction n’est plus une activité solitaire mais une pratique collective qui renforce le lien social. Elle rejoint ainsi les expériences de résidences où la traduction devient un acte collectif, comme celles organisées à La Silenziosa, où poètes et traducteurs travaillent côte à côte sur des textes en plusieurs langues.
Mémoire et réparation du monde
Le titre même du projet de Menini – « Réparer l’éphémère pour réparer le monde » – indique une ambition plus large que la seule poésie. Il s’agit de soigner les fractures de la mémoire collective par une attention renouvelée aux traces fragiles : chansons populaires, bribes de dialectes, archives orales. Menini collabore avec des musiciens, des artistes visuels et des historiens pour faire revivre des textes oubliés ou menacés de disparition. Son travail interroge la manière dont la poésie peut devenir un acte de résistance face à l’effacement des cultures minoritaires.

Une poétique de l’attention
Ce qui frappe dans l’approche de Menini, c’est la lenteur qu’elle installe. Là où le monde contemporain valorise la vitesse et l’immédiateté, elle propose de s’arrêter sur un mot, un silence, une rime boiteuse. Ses ateliers – qu’elle mène en bibliothèque, en maison de la poésie ou en résidence – invitent les participants à partager cette écoute exigeante. Chaque séance est conçue comme un laboratoire où l’on expérimente des formes brèves, des contraintes d’écriture, des jeux de traduction. Le but n’est pas de produire un texte abouti, mais d’habiter le processus créatif comme un soin.
Cette poétique de l’attention s’étend à la relation aux autres. Menini insiste sur la nécessité de créer des espaces de confiance où les participants peuvent exposer leurs fragilités linguistiques et poétiques. « Réparer l’éphémère », c’est aussi accepter que le poème ne soit jamais définitif, qu’il puisse être repris, retraduit, redit à plusieurs voix.
L’œuvre en mouvement
Les recueils de Fiorenza Menini – notamment La terre est une langue et Traduire le silence – sont conçus comme des objets ouverts. Ils intègrent des QR codes renvoyant à des lectures audio, des versions manuscrites, des annotations. Le livre devient le point de départ d’un processus qui se prolonge dans la voix, le geste, la rencontre. Cette hybridation des supports répond à son souci de ne pas laisser l’éphémère se dissiper sans trace, tout en refusant de le figer dans une forme unique.
Pour la poète, chaque lecture publique est une réparation du monde – un moment où des inconnus partagent un même espace sonore et affectif. Elle ne considère pas ces événements comme des simples présentations, mais comme des œuvres collectives éphémères qui méritent d’être préparées avec la même attention qu’un texte écrit. C’est là que sa démarche rejoint celle des ateliers de poésie d’été où traduire, rencontrer et créer ensemble devient une expérience immersive de réparation mutuelle.
Fiorenza Menini poursuit actuellement un cycle de résidences consacré à la poésie des zones frontalières, ces territoires où les langues se mélangent et où l’éphémère est la condition même de l’échange. Elle y explore comment les gestes poétiques les plus modestes – une traduction à deux voix, une liste de mots trouvés, une improvisation – peuvent contribuer à recoudre un monde fragmenté. Loin des grands discours, c’est dans ces petites réparations quotidiennes que son travail prend tout son sens.