Quand on lit les poèmes d'Anna Frajlich dans leur version française, on rencontre rarement le texte polonais original. On découvre pourtant un travail de transmission singulier, mené depuis des décennies avec la traductrice et universitaire Alice-Catherine Carls. Leur collaboration ne se limite pas à un simple passage d'une langue à l'autre : elle touche à la mémoire de l'émigration polonaise, à l'histoire familiale et à la manière dont une voix poétique peut traverser les frontières sans perdre son ancrage. Pour qui prépare un atelier de traduction, l'exemple de ce duo offre une matière riche sur la question de la fidélité, de l'écho sonore et du poids des références culturelles.
Une œuvre née de l'exil et de la mémoire
Anna Frajlich est née en 1942 à Lwów, une ville aujourd'hui ukrainienne mais qui appartenait alors à la Pologne. Cette naissance en pleine guerre, dans une famille déplacée par les événements, marque profondément son écriture. Après des études de lettres polonaises, elle émigre aux États-Unis en 1969 avec son mari, le poète et éditeur Krzysztof Lisowski. Installée à New York, elle poursuit une carrière universitaire tout en publiant des recueils qui interrogent la perte, l'appartenance et la construction d'une identité entre deux mondes.
Son œuvre poétique, écrite exclusivement en polonais, puise dans des souvenirs fragmentaires : la ville de son enfance, les noms de rues effacés, les visages disparus. Cette dimension mémorielle n'est pas un simple décor. Elle constitue la matière même du poème, comme dans ses textes évoquant Lwów ou les figures familiales qui ont traversé les déportations et les exils. Pour un lecteur francophone, cette poésie exige donc une approche qui ne se limite pas à la traduction littérale des mots, mais qui cherche à restituer une atmosphère, une époque, une émotion.
Alice-Catherine Carls, une passeuse entre les langues
Alice-Catherine Carls est professeure d'histoire à l'Université du Tennessee à Martin, mais elle est aussi traductrice du polonais vers le français. Sa rencontre avec l'œuvre de Frajlich a donné lieu à des publications qui ont fait connaître cette poésie dans l'espace francophone. Son travail ne se limite pas aux poèmes : elle a également contribué à des éditions bilingues et à des revues littéraires, offrant au public une entrée dans un univers souvent méconnu.
Ce qui frappe dans cette collaboration, c'est la question de la distance. Carls ne cherche pas à gommer les aspérités du texte polonais. Au contraire, elle conserve des termes qui résistent à la traduction, des références à la culture juive polonaise, à la liturgie, aux chansons populaires. Cette fidélité exigeante peut dérouter le lecteur habitué à des traductions fluides, mais elle préserve la singularité d'une voix qui ne se laisse pas réduire à un exotisme de pacotille.
Ce que la traduction révèle du poème
Traduire Frajlich, c'est se confronter à des choix concrets. Comment rendre les diminutifs polonais, si chargés affectivement, dans une langue qui les utilise moins ? Comment faire sentir le rythme de la phrase polonaise sans tomber dans une syntaxe artificielle ? Comment restituer les références à l'histoire de la Pologne du XXe siècle sans alourdir le texte de notes explicatives ?
Prenons un exemple simple : les poèmes de Frajlich évoquent souvent la neige, les hivers de son enfance, les paysages d'Europe centrale. En polonais, le mot śnieg porte avec lui tout un imaginaire culturel, celui des chansons de Noël, des leçons d'école, des récits familiaux. En français, le mot « neige » renvoie à d'autres références, plus alpestres, plus littéraires aussi. Le traducteur doit alors choisir : privilégier la lisibilité immédiate ou tenter de faire entendre, par un détail, par une sonorité, cette épaisseur mémorielle.
Quelques repères pour un atelier de traduction
Pour celles et ceux qui animent des ateliers de traduction poétique, l'exemple de Frajlich et Carls peut nourrir une réflexion pratique. Voici quelques pistes concrètes à explorer :
- Travailler sur les noms propres : les noms de rues, de villes, de personnes dans les poèmes de Frajlich ne sont jamais anodins. Lwów, Varsovie, New York : chaque lieu convoque une géographie intime. En atelier, on peut demander aux participants de réfléchir à ce que ces noms évoquent pour eux et comment les rendre sans les aplatir.
- Comparer les versions : si le groupe dispose de plusieurs traductions d'un même poème, la comparaison est précieuse. Elle montre que chaque choix traductif est un compromis entre des contraintes multiples.
- S'interroger sur l'oralité : les poèmes de Frajlich sont souvent rythmés, proches de la chanson. En atelier, lire le texte à voix haute dans les deux langues permet de mesurer l'écart entre la scansion originale et la version française.
- Ne pas tout expliquer : une traduction qui ajoute des notes pour chaque référence culturelle devient vite illisible. L'atelier peut être l'occasion de discuter de ce qui doit rester opaque, mystérieux, dans un poème.
La dimension collective de la traduction
La traduction de la poésie est souvent pensée comme une activité solitaire. Pourtant, l'expérience montre que le travail en groupe peut être extrêmement fécond. C'est d'ailleurs une pratique que nous avons explorée à plusieurs reprises lors de nos rencontres, notamment dans le cadre d'un atelier de traduction poétique collective lancé en septembre. L'idée est simple : réunir plusieurs personnes autour d'un même texte, confronter les propositions, discuter des choix. Le résultat n'est pas une traduction unique et définitive, mais une pluralité de lectures qui s'enrichissent mutuellement.
Dans le cas de Frajlich, cette approche collective peut aider à mieux cerner les enjeux. Chaque participant arrive avec sa propre sensibilité, sa propre connaissance de la culture polonaise ou de l'histoire de l'Europe centrale. Les uns remarqueront une allusion à un poème de Miłosz, les autres une réminiscence biblique. La discussion qui s'ensuit est souvent plus riche que celle qui naîtrait d'une simple lecture individuelle.
La mémoire comme fil conducteur
Au-delà de l'aspect technique, l'œuvre d'Anna Frajlich pose une question de fond : que devient la mémoire quand la langue qui la porte n'est plus parlée par la génération suivante ? Ses poèmes, écrits en polonais mais publiés aussi en traduction française, anglaise ou allemande, témoignent d'une volonté de transmission qui dépasse le cadre national. La traduction devient alors un acte de mémoire à part entière, une manière de faire exister une expérience dans une autre langue.
Pour les ateliers que nous organisons autour de cette thématique, nous avons constaté l'importance de tisser des liens entre les textes et l'histoire. Lors d'une séance sur la mémoire, par exemple, nous avions proposé aux participants de choisir un poème de Frajlich et de le mettre en regard avec un objet familial, une photographie, une lettre ancienne. L'exercice a donné lieu à des échanges très émouvants, chacun se sentant autorisé à faire résonner le texte avec sa propre histoire. C'est cette approche que nous avons approfondie lors d'un atelier de poésie collective organisé le 11 septembre, où la question de la transmission était au cœur de la rencontre.
Des pistes pour aller plus loin
Pour celles et ceux qui souhaitent découvrir ou approfondir l'œuvre d'Anna Frajlich, plusieurs chemins sont possibles. La lecture de ses recueils en version bilingue constitue une première étape précieuse : elle permet de suivre le texte polonais tout en s'appuyant sur la traduction française. Ensuite, la fréquentation d'autres poètes polonais du XXe siècle – Czesław Miłosz, Wisława Szymborska, Zbigniew Herbert – aide à situer cette écriture dans un paysage plus large.
Il peut aussi être utile de s'intéresser à l'histoire de la présence polonaise à New York, où vit Frajlich. La ville apparaît dans ses poèmes comme un lieu de croisements, de rencontres, mais aussi de nostalgie. Lire ses textes en ayant en tête cette géographie particulière change le regard. On comprend mieux pourquoi certains poèmes évoquent les quais de l'Hudson, les cafés de Greenwich Village ou les églises du Queens où se retrouve la communauté polonaise de la côte Est.
Une expérience à tenter en atelier
Voici une proposition concrète pour un atelier d'une séance. Choisissez un poème court de Frajlich, de préférence un texte qui évoque un souvenir d'enfance ou un lieu précis. Distribuez le texte polonais accompagné d'une traduction mot-à-mot (ou d'une version interlinéaire). Demandez à chaque participant de proposer sa propre traduction, en insistant sur le fait qu'il n'y a pas de bonne réponse. Ensuite, lisez les différentes versions à voix haute. Discutez des écarts : pourquoi tel mot a-t-il été choisi plutôt qu'un autre ? Quelle version rend le mieux l'atmosphère du poème ?
Cette expérience, nous l'avons vécue à plusieurs reprises, notamment lors d'une rencontre consacrée aux liens entre traduction et saison, dans le cadre d'un atelier de traduction collective organisé un 14 juillet. L'été n'est pas la saison que l'on associe spontanément à la poésie de Frajlich, souvent marquée par l'hiver et la neige. Mais justement, ce décalage a permis de faire surgir des lectures inattendues, de mettre en lumière la dimension universelle de ces textes, leur capacité à parler à des lecteurs de tous horizons et de toutes saisons.
La traduction de la poésie n'est jamais un simple exercice de style. C'est une manière de faire vivre une œuvre, de la confronter à d'autres langues, d'autres cultures, d'autres histoires. Dans le cas d'Anna Frajlich, cette confrontation est d'autant plus féconde que son œuvre est traversée par des questions qui nous concernent tous : l'exil, la perte, la mémoire, la possibilité de reconstruire une vie après un déracinement. Traduire ses poèmes, c'est accepter de se laisser bousculer par ces questions, sans chercher à y répondre de manière définitive.