Avec vertèbres de Jean-Baptiste Pomet : une poésie qui prend corps

Le premier geste du lecteur qui ouvre Avec vertèbres de Jean-Baptiste Pomet est une sorte d’arrêt. Le titre lui-même impose une matérialité : la colonne, l’empilement, le squelette comme architecture intérieure. Pomet, poète et traducteur, construit son recueil autour de cette image centrale — la vertèbre comme unité de mesure du corps, mais aussi comme jointure entre le vivant et ce qui le soutient en silence. Le livre, paru aux éditions Unes, ne raconte pas une histoire linéaire ; il propose plutôt une série de séquences où la langue se fait elle-même ossature.

vertèbres dessinées dans un livre ancien ouvert

Une écriture qui prend corps

Ce qui frappe d’emblée dans Avec vertèbres, c’est la façon dont la syntaxe épouse le motif. Les phrases sont courtes, souvent nominales, comme des segments que l’on pourrait aligner les uns après les autres. Pomet écrit : « le dos / la courbe / l’os qui plie ». Pas de verbe, pas de prédicat superflu. Chaque mot porte le poids d’une articulation. Cette économie n’est pas une sécheresse — elle est une concentration. Le poème devient alors une colonne vertébrale faite de mots, où chaque élément tient sa place et soutient l’ensemble.

Le recueil s’inscrit dans une tradition poétique qui interroge le corps comme lieu de langage. On pense à certains textes de Paul Celan ou à la poésie de Jean-Michel Maulpoix, mais Pomet creuse un sillon propre : le squelette n’est pas ici une métaphore de la mort, mais plutôt une armature du vivant. Les vertèbres ne sont pas des ossements secs ; elles plient, elles craquent, elles portent. Le poème devient un exercice d’anatomie sensible.

Traduire l’intraduisible : la langue de l’os

Jean-Baptiste Pomet est également traducteur, notamment de l’anglais et de l’allemand. Cette expérience du passage d’une langue à l’autre affleure dans Avec vertèbres par un travail constant sur la sonorité et le rythme. Les allitérations en « v » et en « s » courent d’un poème à l’autre, créant une texture presque tactile. Traduire un tel texte dans une autre langue poserait des défis fascinants : comment rendre la densité d’un mot comme « vertèbre » qui, en français, porte à la fois le sens médical et une résonance poétique ? Comment préserver l’équilibre entre le son et le sens ?

Ces questions, nous les explorons régulièrement dans nos ateliers de traduction poétique. L’expérience montre que des textes aussi resserrés que ceux de Pomet obligent les participants à faire des choix radicaux : faut-il privilégier la musique ou la précision anatomique ? Peut-on trouver un équivalent qui tienne les deux bouts ? Un atelier consacré à Avec vertèbres serait l’occasion de confronter ces dilemmes en groupe, comme nous l’avons fait par exemple autour de la poésie de Baudelaire lors d’une rencontre en novembre dernier. L’atelier de traduction poétique en novembre, qui prenait la mémoire comme fil conducteur, a montré combien la contrainte d’un motif unique — ici la mémoire, là le squelette — peut libérer l’inventivité des traducteurs.

Le recueil comme architecture

La structure du livre mérite qu’on s’y arrête. Avec vertèbres est divisé en plusieurs séquences, chacune portant un titre qui évoque une partie du corps ou un mouvement : « Le dos », « La courbe », « L’os qui plie ». Cette organisation n’est pas décorative ; elle reproduit la progression d’un regard qui descend le long de la colonne, vertèbre après vertèbre. Le lecteur est invité à suivre ce parcours physique, presque médical, mais toujours poétique.

Voici un aperçu des principales séquences du recueil :

  • « Le dos » — séquence d’ouverture qui pose la surface du corps comme première page.
  • « La courbe » — exploration des inflexions, des plis, de ce qui cède sans rompre.
  • « L’os qui plie » — point de tension maximal, où la matière résiste et cède à la fois.
  • « Les jointures » — ce qui relie, ce qui permet le mouvement.
  • « Le souffle » — séquence conclusive qui ouvre le corps vers l’extérieur.

Cette architecture n’est pas rigide. Les séquences se répondent, des motifs reviennent d’une section à l’autre, comme des vertèbres qui communiquent entre elles par les disques intervertébraux. Le recueil respire.

poète écrivant à son bureau entouré de carnets

Pourquoi lire Avec vertèbres aujourd’hui ?

Dans un paysage poétique souvent dominé par le lyrisme autobiographique ou le formalisme froid, la proposition de Jean-Baptiste Pomet fait l’effet d’un déplacement. Il ne s’agit pas de raconter une histoire personnelle, ni de faire de l’expérimentation pour elle-même. Il s’agit de trouver une langue qui tienne — qui porte le poids du sens sans s’effondrer. Avec vertèbres est un livre qui demande une lecture lente, répétée, presque méditative. Chaque poème gagne à être lu à voix haute, pour sentir la façon dont les consonnes s’entrechoquent et les voyelles s’ouvrent comme des espaces entre les os.

Ce recueil peut aussi servir de point de départ pour un travail d’écriture collective. La contrainte de la vertèbre — une unité brève, dense, qui s’ajoute à d’autres — est un excellent exercice pour un atelier. Chaque participant écrit un poème court sur un élément du corps ou sur une articulation, puis l’ensemble est assemblé en une « colonne » collective. C’est une manière de faire l’expérience de la construction poétique comme on fait l’expérience de son propre corps : par segments, par appuis, par ajustements successifs.

Jean-Baptiste Pomet rappelle, avec ce livre, que la poésie n’est pas seulement affaire de mots — elle est aussi affaire de matière. Les vertèbres sont là, sous la peau, portant le poids de nos jours. Les poèmes aussi, quand ils sont écrits avec cette justesse, peuvent devenir une armature discrète mais solide pour ceux qui les lisent.