Le titre lui-même est une prise de souffle : Mots étranglés. Giancarlo Baroni, poète italien dont la voix traverse les Alpes pour se faire entendre en français, donne à cette expression une force presque viscérale. Que se passe-t-il quand un mot ne parvient pas à sortir, quand la gorge se serre et que la langue bute sur une syllabe ? Baroni ne décrit pas seulement cette sensation : il en fait la matière même de son écriture.

Un recueil entre deux langues
Publié dans une édition bilingue italien-français, Mots étranglés (éd. L’Arbre à Paroles, 2021) se présente comme un dialogue constant entre le texte source et sa traduction. Baroni y explore la mémoire des corps, la difficulté de dire la douleur et la beauté des instants qui échappent. Chaque poème est un champ de tensions : les mots s’y heurtent, se retiennent, puis finissent par jaillir, souvent dans un souffle court.
Pour un atelier de traduction poétique, ce recueil offre un terrain exceptionnel. Il ne s’agit pas seulement de transposer un sens, mais de restituer une respiration, une hésitation, un étranglement. Les participants sont invités à confronter leur propre langue à celle de l’auteur, à chercher dans leurs syllabes l’écho de ce serrement de gorge.
Pourquoi travailler les « mots étranglés » en groupe ?
La dimension collective d’un atelier permet de démultiplier les lectures. Là où un lecteur isolé pourrait passer à côté d’une nuance, le groupe explore ensemble les différentes manières de traduire une même image. Baroni utilise souvent des enjambements brusques et des répétitions qui imitent le bégaiement. En atelier, on peut :
- Lire les poèmes à voix haute pour sentir le rythme heurté de l’original italien ;
- Comparer plusieurs propositions de traduction d’un même vers, en débattre collectivement ;
- Réécrire un passage en français en s’autorisant des écarts, pour préserver l’effet d’étranglement ;
- Créer des variations à partir d’un poème, en inventant de nouveaux textes qui prolongent la sensation.

Un geste de mémoire
Giancarlo Baroni inscrit sa poésie dans une tradition de mémoire, non pas seulement personnelle mais aussi collective. Les mots étranglés sont ceux que l’on n’a pas pu dire, ceux que l’histoire a étouffés. En travaillant sur ce recueil, les participants d’un atelier rendent audible ce qui a été tu. C’est un acte à la fois poétique et politique, où la traduction devient un geste de libération douce. Le blog a déjà proposé des expériences concrètes pour organiser de telles séances : l’atelier « Traduire la mémoire en hiver » est un bon point de départ pour ancrer la réflexion dans une pratique saisonnière et collective.
Organiser une séance consacrée à Baroni
Pour lancer votre propre rendez-vous autour des Mots étranglés, commencez par sélectionner trois ou quatre poèmes courts. Distribuez l’original italien et une traduction française existante – celle de l’auteur lui-même, souvent – sans la montrer tout de suite. Demandez à chaque participant de proposer sa propre version, sans regarder les autres. Ensuite, confrontez les propositions. Ce processus, simple mais exigeant, révèle la multiplicité des possibles.
Il peut être utile de prévoir un temps d’écriture personnelle ensuite : laisser les mots étranglés de Baroni inspirer des textes originaux en français. Vous pouvez vous appuyer sur le guide pratique « Lancer un atelier de traduction poétique le 11 janvier 2024 », qui détaille les étapes clés pour cadrer une séance. L’important est de garder une atmosphère bienveillante, où chaque tentative est accueillie comme une étape du travail.
Quand la poésie devient acte de parole
En travaillant sur les Mots étranglés, on comprend que la poésie de Giancarlo Baroni n’est jamais un simple exercice de style. Elle nous rappelle que dire, c’est aussi risquer de s’étrangler. Mais c’est dans ce risque que naît une parole juste, fragile et puissante. Proposer un atelier autour de ce recueil, c’est inviter chacun à faire l’expérience de ce souffle retenu, puis libéré. Une seule règle : ne pas craindre le silence, mais l’habiter un instant avant de le laisser parler.