Être une girafe : la poésie de Gili Haimovich entre traduction et ateliers

« Être une girafe » : l’image a de quoi surprendre. Elle n’est pourtant ni un simple jeu d’enfant ni une métaphore exotique. Chez la poète israélienne Gili Haimovich, cette posture improbable devient le point de départ d'une réflexion sur le décentrement, l'observation et la fragilité du langage. Son recueil bilingue Être une girafe et autres poèmes, publié en 2022 aux éditions Lanskine dans une traduction française de Caroline Noirot et Ruth Ganot, offre au lectorat francophone un accès direct à une voix singulière de la poésie hébraïque contemporaine.

Une poète du regard oblique

Gili Haimovich (née en 1965) est reconnue en Israël pour une œuvre qui tisse ensemble l'intime et le politique, le quotidien et le mythe. Elle a publié une dizaine de recueils, reçu plusieurs prix littéraires et participé à de nombreux festivals internationaux. Son écriture se caractérise par une attention particulière aux détails infimes — un geste, une lumière, un silence — et par une capacité à faire vaciller les certitudes du sujet parlant. Le poème « Être une girafe » illustre ce mouvement : le « je » s'y imagine animal long-cou, capable de voir au‑delà des clôtures, mais aussi exposé, vulnérable dans un monde où la verticalité devient une forme d'exil.

Ce recueil bilingue permet de confronter le texte original hébreu à sa traduction française, page après page. Une disposition qui n'est pas un simple artifice éditorial : elle offre à chaque lecteur, même sans connaissance de l'hébreu, la possibilité de goûter la matérialité des mots, leur rythme, leur souffle. La traduction de Caroline Noirot et Ruth Ganot s'attache à restituer la concision et la musicalité de l'original sans le trahir. Les poèmes gagnent à être lus à voix haute, dans une langue ou dans l'autre, pour en éprouver la résonance.

Traduire la girafe : un défi d'atelier

La publication d'un tel recueil ouvre naturellement la voie à des expériences collectives de traduction. Comment rendre en français le jeu de mots, l'allitération, la polysémie d'un vers hébreu ? L'exercice est exigeant, mais il peut aussi devenir un moteur de création partagée. Plusieurs rencontres de traduction poétique organisées ces dernières années ont montré que des textes de Gili Haimovich se prêtent particulièrement bien à l'atelier : leur brièveté, leur humour subtil et leur ouverture à l'interprétation laissent une marge de manœuvre aux traducteurs amateurs comme aux plus aguerris.

Pour qui souhaiterait se lancer dans une telle aventure, les pistes ne manquent pas. On peut, par exemple, s'inspirer des formats déjà éprouvés lors d'ateliers de traduction collective. L'un d'eux, centré sur la poésie hébraïque, a eu lieu en février 2024 et a permis de confronter plusieurs versions d'un même poème de Haimovich. Une expérience qui a montré que la diversité des sensibilités enrichit la compréhension du texte original.

girafe regardant l’horizon, silhouette élancée dans la lumière douce

L'altérité comme matière poétique

Au-delà de l'anecdote animale, le recueil Être une girafe et autres poèmes aborde des thèmes plus graves : la guerre, la perte, la mémoire familiale. Gili Haimovich est née dans une famille de survivants de la Shoah, et cette mémoire affleure dans plusieurs textes, sans jamais sombrer dans le pathos. Elle est traitée par fragments, par images décalées, comme si le regard oblique de la girafe permettait d'approcher l'indicible sans le réduire.

Le poème « Mon père », par exemple, évoque la figure paternelle à travers des gestes quotidiens — un homme qui taille un arbre, qui répare une chaise — et dit, en creux, tout ce qui n'a pas été transmis. La poésie de Haimovich excelle à suggérer plutôt qu'à affirmer, à laisser des blancs où le lecteur peut entrer. C'est cette qualité qui la rend si précieuse pour un travail d'atelier : chaque participant peut projeter sa propre sensibilité dans les interstices du texte.

Pour aller plus loin : lire, traduire, partager

Se procurer le recueil Être une girafe et autres poèmes est la première étape. Ensuite, plusieurs chemins s'offrent au lecteur curieux :

  • Lire les poèmes à voix haute, seul ou à plusieurs, en alternant les langues.
  • Organiser une soirée de lecture croisée entre poèmes hébreux et français.
  • Proposer un atelier de traduction collective autour d'un ou deux poèmes du recueil.
  • Contacter les traductrices ou l'éditeur pour une rencontre virtuelle ou en présentiel.

Ces activités ne demandent pas une maîtrise parfaite de l'hébreu. L'important est le geste de traduire, l'attention portée à chaque mot, chaque silence. C'est aussi un moyen de tisser des liens entre les participants, de créer une communauté de lecture autour d'une œuvre exigeante mais généreuse.

cercle de lecteurs partageant des poèmes à voix haute

La girafe comme posture d'écriture

Revenons à cette girafe. Être une girafe, pour Gili Haimovich, ce n'est pas seulement voir plus loin. C'est aussi accepter de ne pas être à sa place, de détonner dans le paysage. C'est une métaphore de la condition du poète — et peut-être de tout être qui cherche à dire le monde autrement. Le recueil se clôt sur une note d'ouverture : après avoir exploré les hauteurs, le regard redescend vers le sol, vers l'herbe, vers les autres animaux. La girafe redevient un animal parmi d'autres, mais elle a changé notre façon de voir.

Pour ceux qui voudraient approfondir cette approche de la traduction poétique comme expérience collective, plusieurs rendez-vous réguliers existent. Un atelier de traduction poétique peut être organisé autour de la poésie hébraïque contemporaine ; l'expérience montre que le 5 novembre est une date qui a déjà fédéré des participants autour de textes exigeants. De même, un atelier en janvier ou en février peut renouveler cette tradition, en s'appuyant sur des poèmes courts et denses comme ceux de Haimovich. La girafe n'attend que des traducteurs curieux pour tendre le cou vers de nouveaux horizons.