Nicole Cardinali, connue sous le nom de plume Narki Nal, nous a quittés. Ceux qui l'ont croisée lors d'ateliers de traduction ou de lectures à voix haute se souviennent d'une présence discrète mais essentielle. Son œuvre, traversée par l'exil, la perte et la renaissance, a marqué les lecteurs de poésie contemporaine. Pour lui rendre hommage, il faut revenir sur ce qui faisait la chair de son écriture : une langue précise, un sens aigu du rythme et une foi inébranlable dans la force collective du poème.
Une œuvre de mémoire et de résilience
Le travail de Narki Nal se distingue par sa capacité à transformer la douleur en matière poétique. Ses recueils, souvent publiés dans de petites maisons d'édition, n'ont jamais cherché la facilité. Elle écrivait depuis un lieu intime, celui de la mémoire des siens, des lieux abandonnés et des langues perdues. La critique a souvent noté la dimension charnelle de ses textes, une écriture qui prend corps dans la page — un écho direct aux préoccupations des ateliers qui explorent la présence du corps dans le langage. Son héritage ne se limite pas aux livres : il vit dans la transmission orale, dans les séances de lecture où sa voix grave faisait vibrer les syllabes.
Une voix singulière dans le paysage éditorial
Ce qui frappe à la relecture de ses poèmes, c'est l'équilibre fragile entre l'intime et l'universel. Nicole Cardinali ne décrivait pas la mémoire, elle la sculptait. Elle usait de métaphores filées, de ruptures syntaxiques calculées et d'un vocabulaire emprunté aux métiers anciens — la vannerie, la poterie, la taille de pierre. Ce travail sur la matière du monde faisait écho à sa pratique des ateliers d'écriture, où elle encourageait les participants à puiser dans leur propre histoire familiale. « Le poème est un seuil », disait-elle souvent, « il ne faut pas le franchir, mais s'y tenir debout ».

L'importance de la traduction dans son sillage
Comprendre l'héritage de Narki Nal, c'est aussi saisir son rapport à la traduction. Elle considérait la traduction poétique non comme une simple transposition linguistique, mais comme un acte de réécriture créative. Ses nombreuses collaborations avec des traducteurs de l'italien, de l'arabe et de l'anglais ont donné naissance à des textes bilingues d'une grande justesse. Dans ses carnets, on trouve des tentatives de rendre la musicalité des dialectes maghrébins dans un français contemporain, sans jamais tomber dans l'exotisme. Ce travail de fourmi a inspiré de nombreux poètes de la scène actuelle.
Un passeur entre les langues et les générations
Son rôle de passeuse s'est concrétisé sur le terrain. Pendant plus de vingt ans, Nicole a animé des rencontres régulières dans des bibliothèques de quartier, des médiathèques et des centres culturels. Elle y organisait des séances de lecture croisée, où les textes étaient lus dans leur langue originale puis en français. Ces moments privilégiés permettaient de révéler les subtilités de chaque version. Les participants repartaient souvent avec l'envie de se lancer dans l'aventure de la traduction, comme le montrent les comptes rendus de ces ateliers. La pratique de la traduction collective, chère à son approche, se retrouve dans les traditions des ateliers contemporains.
La poésie comme témoignage de son époque
Loin de tout repli sur soi, l'œuvre de Cardinali a su capter les soubresauts du monde. Les guerres, les migrations forcées, la crise écologique naissante : autant de sujets qu'elle abordait avec une pudeur radicale, refusant le pathos. Ses poèmes les plus marquants sont ceux qui évoquent les files d'attente aux frontières, les naufrages en Méditerranée et les enfants déracinés. Elle ne donnait pas de leçons, elle tendait un miroir. Cette posture éthique lui a valu l'estime d'un lectorat fidèle, qui voyait en elle une voix nécessaire à l'heure des grands bouleversements.
Une pratique collective du poème
Pour Nicole Cardinali, la poésie ne s'écrivait pas seulement dans la solitude de la page blanche. Elle croyait profondément à la force du collectif. Ses carnets d'atelier regorgent de poèmes écrits à plusieurs mains, des « cadavres exquis » revisités, des contraintes oulipiennes détournées. Elle aimait à rappeler que le mot « auteur » vient du latin auctor, celui qui fait croître. Elle voyait dans l'atelier un lieu de croissance mutuelle, où chacun apprend de l'autre. Cette philosophie de l'échange se retrouve dans les pratiques des ateliers de traduction poétique qui ont essaimé ces dernières années, perpétuant son esprit d'ouverture.

L'héritage immatériel laissé par l'autrice
Au-delà des archives et des manuscrits, c'est une certaine idée de la poésie qui disparaît avec Nicole Cardinali. Celle d'une poésie qui se vit plus qu'elle ne se lit, qui s'échange lors des veillées, qui se grave dans la mémoire des corps. Ses anciens élèves, devenus à leur tour animateurs d'ateliers, perpétuent sa méthode : partir d'un mot simple, « racine », « eau », « fil », et laisser la langue dériver vers des territoires inattendus. Ils racontent comment elle savait, d'un simple regard, encourager le timide à oser le vers libre.
Des pistes pour prolonger sa démarche
Pour ceux qui souhaitent honorer sa mémoire, la meilleure façon est de se plonger dans ses textes et de les faire circuler. On peut aussi s'inspirer de ses méthodes de travail pour organiser des séances de lecture à voix haute. L'idée est simple : choisir un de ses poèmes, le lire à voix basse pour soi, puis à voix haute pour un petit groupe, et enfin proposer une réécriture contrainte. Ce cheminement — de la lecture intime à la création partagée — était au cœur de sa pédagogie. Il permet de toucher du doigt ce que sa poésie tentait de saisir : la fragilité infinie de l'instant présent.
Une présence qui demeure dans les mots
Si Nicole Cardinali Narki Nal n'est plus, son empreinte demeure dans les innombrables cahiers d'ateliers qu'elle a fait naître, dans les marges annotées de ses recueils offerts et dans les mémoires de celles et ceux qui l'ont lue. Relire aujourd'hui son poème « La maison de l'autre » — où elle évoque la porte d'une maison familiale vendue aux enchères — c'est comprendre que la perte n'est jamais une fin, mais le point de départ d'une nouvelle langue. C'est cette langue qu'elle nous laisse en héritage, une langue à la fois fragile et robuste, comme un fil de soie qui relie les vivants et les disparus.