La Micronésie, cet archipel du Pacifique occidental, évoque d’emblée une multitude d’îles dispersées sur l’océan, un territoire où la terre et l’eau se mêlent jusqu’à se confondre. Pour le poète Boris Lazic, cette géographie fragmentée n’est pas seulement un lieu réel : elle devient une matière poétique, un espace où l’élément liquide sculpte les mots, les rythmes et la mémoire. Dans son recueil Micronésie (Éditions L’Œil d’or), le poète d’origine serbe, installé en France et également traducteur, explore ce que signifie habiter un monde fait de passages, de transparences et de profondeurs aquatiques. Loin du simple dépaysement, il s’agit d’une réflexion sur la fragilité des îles – et des êtres – confrontés à l’immensité mouvante.
Un archipel poétique : le motif de l’eau dans l’œuvre de Boris Lazic
Boris Lazic, né en 1962 à Belgrade, écrit en français depuis les années 1990. Traducteur de poésie serbe, russe et croate, il a développé une écriture où l’économie des signes dialogue avec la densité des images. Dans Micronésie, chaque poème semble un îlot : bref, taillé dans la matière liquide, porté par un souffle qui est aussi celui de la mer. Le motif de l’eau n’est pas seulement décoratif ; il structure la lecture. Le lecteur passe d’un texte à l’autre, comme on passerait d’une île à l’autre sur une mer parfois calme, parfois houleuse.
L’élément liquide devient ici un principe d’écriture. Les vers courts, les blancs typographiques, les silences entre les strophes suggèrent les mouvements de la houle, l’évaporation des contours. Lazic écrit, par exemple, « l’île / n’est qu’une virgule / dans le grand bleu », faisant de la ponctuation une géographie. Le recueil entier se lit comme un carnet de bord d’une traversée intérieure, où la mémoire personnelle et l’histoire collective affleurent à la surface des mots.

Traduire l’insularité : la poésie de Lazic dans les ateliers de traduction
Parce que Micronésie joue sur la musicalité des langues, sur les résonances entre le français et les langues d’origine du poète, l’œuvre de Boris Lazic a souvent été choisie pour des ateliers de traduction poétique. C’est là que la polysémie de certains termes – « l’île », « l’eau », « le souffle » – ouvre des possibilités de réécriture qui stimulent la créativité collective. Les ateliers de traduction poétique organisés par notre plate-forme ont parfois mis à l’honneur ce texte de Lazic, qui invite à repenser la relation entre la langue et la géographie.
Un exemple concret : le traitement du mot « vague »
Dans Micronésie, le mot « vague » apparaît à la fois comme substantif (l’onde) et comme adjectif (imprécis). Cette ambiguïté est une richesse pour le traducteur : doit-on rendre la polysémie ou choisir un sens ? Comment transmettre la fluidité du poème sans perdre sa densité ? De telles questions sont exactement celles qui animent les ateliers de traduction poétique comme ceux du 11 avril, sujet de notre article « Atelier de traduction poétique le 11 avril : entre saison et mémoire » — dont la démarche résonne avec le travail de Lazic, où la saison et la mémoire sont aussi des états de l’eau.
L’élément liquide comme mémoire
Au-delà de l’image, l’eau chez Boris Lazic est un vecteur de mémoire. Les îles de Micronésie ont vécu des essais nucléaires, des cyclones, des migrations forcées. Le poète ne nomme pas ces tragédies directement, mais le lecteur sent, sous la surface lisse, un poids historique. L’eau devient alors ce qui engloutit et ce qui préserve, ce qui dissout et ce qui porte. Dans un poème central du recueil, Lazic évoque « les os des navires / transformés en corail », mêlant le minéral au vivant, le passé au présent.
- Géographie poétique : Chaque île du recueil correspond à un état émotionnel ou une phase du deuil.
- Traduction intralinguistique : Lazic joue sur les homophonies entre le français et le serbe, créant des ponts invisibles.
- Rythme marin : La disposition des strophes sur la page imite le flux et le reflux.
L’écriture de Lazic n’est jamais gratuite : elle est le fruit d’une longue méditation sur la fragilité des existences individuelles et collectives, et sur la manière dont les mots peuvent en porter la trace.
Rencontrer l’œuvre dans un atelier de traduction
Pour qui souhaite expérimenter la poésie de Boris Lazic de manière active, le format de l’atelier de traduction est idéal. Traduire ses textes, c’est entrer dans sa cartographie liquide, c’est faire l’expérience de la transformation perpétuelle du sens. Notre plate-forme a proposé à plusieurs reprises de tels ateliers, notamment autour de la question de la mémoire partagée — comme dans l’atelier du 27 janvier intitulé « La mémoire en partage » —, où les participants ont pu confronter leur propre rapport à l’eau et à l’île à celui du poète.
[ IMAGE: Micronesia aerial view islands ocean turquoise water | Vue aérienne d’un atoll de Micronésie entre lagon et océan]
L’intérêt de ces séances de travail collectif est qu’elles révèlent la polyphonie inhérente à la poésie de Lazic. Chaque traducteur apporte une nuance : l’un privilégie la musicalité, l’autre la précision géographique. Le produit final n’est pas un texte unique, mais un archipel de versions, à l’image de la Micronésie elle-même.
Prolongements créatifs : vers une poésie partagée
L’œuvre de Boris Lazic ne se limite pas au recueil Micronésie. Elle comprend également des romans et des essais, mais c’est dans la poésie que l’élément liquide trouve sa forme la plus épurée. Les lecteurs et participants d’ateliers peuvent ensuite prolonger ce travail par des projets d’écriture personnels, ou en organisant de nouvelles sessions de traduction. L’idée centrale de la « matière noire du poème » — ce qui échappe à la lecture linéaire — trouve ici une application concrète : l’eau est précisément cette matière noire, ce qui reste obscur et pourtant essentiel.
Ainsi, en feuilletant Micronésie, ou en traduisant l’un de ses poèmes, on comprend que l’élément liquide n’est pas un thème de plus : il est le milieu même de la poésie de Boris Lazic, son mode d’existence. Et peut-être est-ce là une invitation à aborder toute poésie comme une île : petite, entourée de silences, mais reliée par les courants invisibles de l’imaginaire.