Le titre frappe d’emblée : La Sirène à la Poubelle. L’alliance d’un être mythique, chantant et gracieux, avec l’ordure la plus triviale crée une dissonance qui est aussi une promesse poétique. Sabine Huyhn ne cherche pas à choquer pour le plaisir ; elle installe une tension entre le sublime et le déchet, entre ce qui devrait flotter sur les flots et ce qui pourrit dans les bennes. La sirène, figure de l’enchantement et du danger, se retrouve reléguée parmi les restes de la société de consommation. Dès les premiers vers, le lecteur est invité à suivre ce personnage hybride dans un univers où la beauté se mêle à la crasse, où le chant se brise sur le plastique.
Une sirène dans les déchets : le mythe revisité
Dans la tradition, la sirène attire les marins par sa voix pour les perdre. Ici, elle est elle-même perdue, jetée, réduite au silence par l’amoncellement des détritus. Huyhn opère un renversement : ce n’est plus le chant qui est mortel, c’est l’indifférence du monde moderne qui tue la sirène. La poubelle devient son tombeau, mais aussi le lieu d’une possible résurrection poétique. Car la poésie, comme le rebut, peut être récupérée, transformée. Les images se succèdent : écailles mêlées à des canettes, cheveux d’algues pris dans des sacs plastique, un œil encore ouvert qui reflète un ciel sans oiseaux. Le mythe antique se heurte à l’écologie contemporaine, et de ce choc naît une écriture tendue, sensorielle, presque douloureuse.

Sabine Huyhn : une voix poétique singulière
Sabine Huyhn, poète encore discrète dans le paysage francophone, construit une œuvre où le quotidien le plus banal côtoie le sacré. La Sirène à la Poubelle s’inscrit dans une recherche sur les matières pauvres, les objets abandonnés, les corps marginaux. Son écriture est faite de fragments, de vers libres qui épousent le rythme du rebut : heurté, répétitif, parfois cassé. On y entend des échos de la poésie de la ville, du slam, mais aussi une profonde culture littéraire qui lui permet de revisiter les mythes sans jamais les figer. Chaque poème du recueil semble être un objet trouvé, un morceau de réalité que la poète ramasse et polit jusqu’à ce qu’il brille d’un éclat sombre.
Écologie et poésie : un chant pour ce qui est jeté
Au-delà du mythe, le recueil est traversé par une préoccupation écologique évidente. La sirène n’est pas seulement une figure littéraire ; elle devient le symbole de tout ce que notre civilisation rejette : les espèces menacées, les paysages pollués, les vies humaines mises au rebut. Huyhn ne tombe pas dans le manifeste militant ; elle préfère montrer, par l’image et le rythme, la beauté tragique de ce qui disparaît. Un poème décrit un rivage où les vagues apportent plus de bouteilles que de coquillages ; un autre évoque une sirène dont le chant est couvert par le bruit d’une décharge. La poésie devient alors un acte de mémoire et de résistance, une manière de redonner une voix à ce qui a été réduit au silence. Cette approche résonne avec d’autres démarches contemporaines qui font de la poésie un outil de témoignage, comme nous le rappelle l’héritage de Mahsa Amini exploré dans notre article sur poésie et résistance.
Le langage comme poubelle et trésor
Le titre joue aussi sur les mots : « poubelle » vient du préfet Poubelle, mais dans la bouche du poète, il devient un réceptacle de langage. Huyhn collecte les mots jetés, les expressions usées, les clichés, et les assemble pour créer un idiome neuf. Ses poèmes sont parsemés de termes techniques du recyclage, de noms de marques déformés, de slogans publicitaires détournés. Ce faisant, elle interroge la valeur de la langue : qu’est-ce qu’un mot « noble » ? qu’est-ce qu’un mot « sale » ? La poésie a toujours eu le pouvoir de transfigurer le vulgaire en or ; ici, c’est l’inverse qui se produit — le noble est mis à la poubelle pour que le lecteur en mesure le poids. Cette attention à l’infime et au délaissé fait écho à la poétique de Lo Moulis, que nous avons présentée dans Le presque rien qui passe.

Résonances contemporaines : ateliers et traductions
La Sirène à la Poubelle se prête particulièrement bien à des explorations en atelier d’écriture. Sa thématique du rebut peut servir de contrainte féconde : écrire à partir d’un objet trouvé dans une poubelle, imaginer le monologue d’une sirène dans une décharge, ou encore traduire les jeux de mots du recueil dans une autre langue. La poésie de Huyhn, par sa dimension visuelle et sonore, ouvre des pistes pour des lectures publiques et des performances. Notre plateforme a d’ailleurs organisé des ateliers d’été autour de la traduction et de la rencontre, comme ceux décrits dans Ateliers de poésie d’été : traduire, rencontrer, créer ensemble. Une soirée de lectures consacrée à La Sirène à la Poubelle pourrait mêler textes originaux et traductions, et inviter les participants à écrire leur propre version d’une sirène contemporaine.
Le recueil se prête aussi à une réflexion sur la mémoire et l’effacement. Que reste-t-il d’un mythe quand on le jette ? La sirène de Huyhn, même dans sa poubelle, continue de chanter — un chant sourd, entravé, mais obstiné. C’est peut-être là le message le plus fort de cette poésie : la beauté ne disparaît jamais complètement ; elle se niche dans les interstices du rebut, prête à être redécouverte par celui ou celle qui sait regarder. Un poème en particulier, vers la fin du recueil, décrit une main qui fouille les ordures et en retire un fragment d’écaille encore luisant. Cette main, c’est celle du lecteur, du poète, de l’enfant qui joue dans la décharge. La poésie devient alors un geste de sauvetage, une archéologie du présent.