Poésie et résistance : l’héritage de Mahsa Amini

Le 16 septembre 2022, Mahsa Amini, vingt-deux ans, s’éteignait à Téhéran après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour un voile jugé « mal porté ». Son nom est devenu le point de départ d’un mouvement qui a déferlé bien au-delà des frontières iraniennes. « Femme, Vie, Liberté » n’est pas qu’un cri de ralliement : c’est une matière poétique brute, traduite, murmurée, scandée sur les places et dans les ateliers d’écriture. La poésie, parole de résistance, a accompagné chaque étape de cette révolte. Et le voile de Mahsa Amini, aujourd’hui, flotte toujours dans les vers qui cherchent à dire l’indicible.

Le poème comme témoin

Dans les mois qui ont suivi la mort de Mahsa Amini, des centaines de poèmes ont été écrits en persan, en kurde, mais aussi en anglais, en français, en allemand. Beaucoup circulent sous forme de tracts, de posts Instagram ou de vidéos filmées sur un téléphone. Les poètes iraniens – femmes et hommes – ont renoué avec une tradition séculaire : celle de la parole publique qui défie le pouvoir. Les vers de Forough Farrokhzad, morte en 1967, ont été redécouverts et partagés comme des manifestes. « Je parlerai, je crierai, je brûlerai », écrivait-elle. Ce legs poétique est devenu un outil de transmission pour les générations qui refusent l’effacement.

Une manifestante lisant un poème lors d’une manifestation pour la liberté en Iran

Traduire la révolte : un geste militant

Traduire la poésie de la protestation iranienne, c’est prolonger le cri là où la langue du régime tente de l’étouffer. De nombreux collectifs de traducteurs, souvent bénévoles, ont lancé des ateliers ouverts pour faire passer ces textes du persan vers le français, l’anglais ou l’espagnol. L’un des défis majeurs est de restituer les jeux de sonorités, les métaphores du voile et de la chevelure, qui portent une charge politique et intime à la fois. Ce travail artisanal rejoint la démarche de nos propres ateliers, comme celui consacré à la mémoire et à la traduction poétique — un laboratoire où se joue chaque mot.

Nous avons eu l’occasion d’organiser une séance autour de ce thème lors de l’atelier de traduction poétique pour la mémoire animé par Antje Stehn entre janvier et novembre : une expérience qui montre comment la poésie traverse les langues pour faire acte de résistance.

La poésie iranienne contemporaine : une anthologie en mouvement

Au-delà des poèmes de circonstance, la scène poétique iranienne connaît un renouveau profond. Des auteures comme Simin Behbahani ou Roya Zarrin écrivent depuis des décennies sur le corps, la censure et le désir. Leurs recueils, souvent interdits en Iran, circulent par la voie de l’exil et des traductions artisanales. Plusieurs maisons d’édition francophones ont entrepris de publier des anthologies, mais le travail reste immense. Les poèmes de la rue, ceux qui naissent sur les réseaux sociaux, ont une vie éphémère et pourtant décisive : ils fixent un instant de colère ou d’espoir. Les retrouver, les classer, les traduire est une urgence pour la mémoire littéraire.

Recueils de poésie persane traduits en français, empilés sur une table

Des ateliers pour ne pas oublier

Dans les lieux de parole que sont les bibliothèques, les centres culturels ou les librairies indépendantes, des ateliers d’écriture et de traduction collectifs se montent régulièrement autour du thème « Femme, Vie, Liberté ». L’idée est simple : choisir un poème court, tenter de le traduire à plusieurs voix, discuter de chaque choix lexical, puis lire les versions à haute voix. Ce geste, apparemment modeste, est une manière de faire exister le texte dans une autre langue tout en respectant son ancrage politique. Pour les participants, c’est aussi une confrontation directe avec la réalité de la censure et de la résistance.

Notre propre expérience des ateliers de traduction poétique montre que le travail collectif permet d’aborder des sujets difficiles sans les neutraliser. En avril 2024, nous avons proposé une séance autour de la traduction comme acte de printemps ; des formats analogues peuvent être adaptés pour traiter de la poésie de protestation.

La place du voile dans le poème

Le voile – celui que Mahsa Amini portait et dont la mauvaise position a causé sa mort – est un motif récurrent dans les poèmes de la révolte. Les poétesses en font tantôt un objet de dérision, tantôt un étendard. « Le voile flotte toujours pour la liberté » : ce vers, qui circule anonymement, résume l’ambivalence d’un tissu devenu symbole de résistance. Certains poèmes le décrivent comme un drapeau arraché, d’autres comme une mèche de cheveux qui s’échappe – un geste minuscule mais irréversible.

Traduire ces images demande une grande précision, car le voile n’a pas le même poids symbolique en français qu’en persan. Les ateliers de traduction sont le lieu idéal pour confronter ces écarts et trouver des équivalences justes. C’est ce que nous avons expérimenté lors de l’atelier dédié à la traduction de « Dans les ténèbres laisse-moi demeurer » : chaque mot pèse, chaque rime engage une mémoire.

Prolonger la flamme par l’écriture

Que peut la poésie face à la violence d’État ? Elle ne change pas le cours des événements, mais elle en garde la trace. Les poèmes écrits pour Mahsa Amini sont des actes de présence : ils disent que la révolte n’est pas éteinte, que les voix ne sont pas enterrées. Pour les poètes et les traducteurs qui s’y attellent, il s’agit d’un engagement à long terme, d’une fidélité à la mémoire. C’est pourquoi les ateliers collectifs, les lectures publiques et les publications de recueils bilingues sont essentiels : ils font circuler l’émotion et l’analyse, sans les figer.

Un geste concret pour le lecteur : choisir un poème iranien traduit en français – par exemple un extrait de l’œuvre de Roya Zarrin – et le lire à voix haute devant un miroir, en regardant son propre reflet. Ce simple exercice est une façon de prendre la mesure de ce que signifie parler malgré l’interdit.