Dans la poésie afghane contemporaine, le nom de Somaia Ramish circule souvent de bouche à oreille, porté par des lectures discrètes et des traductions attentives. Son travail, peu visible dans les grands circuits éditoriaux, trouve un écho particulier grâce à des passeurs comme Cécile Oumhani, qui en propose une version française sensible. Ce qui frappe d'emblée, c'est la manière dont Ramish articule l'intime et le politique sans jamais les confondre : ses vers ne sont ni un manifeste ni une confidence, mais un entre-deux où la mémoire personnelle rejoint une histoire collective souvent douloureuse.
Pour qui découvre cette poésie, la traduction de Cécile Oumhani offre un accès privilégié. Oumhani, écrivaine et traductrice, est connue pour son travail exigeant sur les textes du sous-continent indien et d'ailleurs. Mais au-delà du nom, ce sont les choix de traduction qui retiennent l'attention : comment rendre en français la musicalité du dari ou du pachto, comment faire sentir le rythme de la phrase sans la trahir, comment restituer les images sans les figer ? Autant de questions que pose la lecture de ces deux poèmes.

Ce que disent les deux poèmes : entre exil intérieur et mémoire des pierres
Les deux textes de Ramish traduits par Oumhani semblent se répondre, non par une unité thématique stricte, mais par une même tension. Le premier évoque une forme d'exil intérieur, la sensation d'être déplacé sans avoir quitté les lieux. Le second, plus concret, s'ancre dans une géographie précise, celle des ruines et des pierres qui portent les traces d'un passé révolu. Cette double entrée — l'une psychique, l'autre matérielle — est caractéristique d'une écriture qui refuse de choisir entre le dedans et le dehors.
Ce qui relie les deux poèmes, c'est une attention portée aux détails infimes : un pli du vêtement, une fissure dans le mur, le poids d'une ombre. Rien de spectaculaire, mais une justesse qui fait mouche. La traduction d'Oumhani préserve cette précision, sans chercher à en rajouter ni à expliquer. On sent que la traductrice a travaillé à l'oreille, à la recherche de l'équivalent français qui garde la respiration du texte original.
Le contexte afghan : une poésie qui se dit dans l'urgence
Il faut rappeler que la poésie afghane contemporaine s'écrit souvent dans des conditions difficiles, entre censure, exil et insécurité. Les voix féminines, en particulier, ont dû affirmer leur place dans un espace public contraint. Somaia Ramish s'inscrit dans cette génération qui, malgré tout, continue d'écrire et de publier, que ce soit à Kaboul, à Hérat ou depuis l'exil. Ses poèmes circulent parfois sous forme de tapuscrits, de photocopies, de fichiers PDF partagés de main en main. La traduction devient alors un geste de survie, une manière de faire exister ces textes ailleurs.
Dans ce contexte, le travail de Cécile Oumhani prend une dimension particulière : il ne s'agit pas seulement de rendre un texte dans une autre langue, mais de créer des ponts entre des mondes que tout sépare. La traduction est un acte d'attention, une manière de dire « je t'ai lu, je te transmets ». C'est aussi une responsabilité : ne pas trahir, mais aussi ne pas enfermer l'œuvre dans un exotisme de pacotille. Oumhani évite cet écueil avec une grande finesse.

Traduire la poésie : des choix qui s'entendent
Traduire de la poésie, c'est accepter de perdre quelque chose, mais aussi gagner autre chose. Cécile Oumhani a évoqué, lors de rencontres, l'importance de travailler avec l'auteure quand c'est possible, de poser des questions sur le contexte, sur les connotations, sur les silences. Dans le cas de Ramish, certains mots ont plusieurs sens, certaines images renvoient à des réalités culturelles précises. Le traducteur doit alors choisir : garder le mot étranger et ajouter une note, ou trouver un équivalent qui parle au lecteur français. Les deux options ont leurs avantages et leurs limites.
Ce qui fait la réussite de ces deux traductions, c'est peut-être leur humilité. Elles ne cherchent pas à briller, mais à servir le texte. On sent que la langue française a été travaillée pour être à la fois fluide et légèrement décalée, pour rappeler au lecteur qu'il lit une œuvre venue d'ailleurs. C'est un équilibre délicat, et il est atteint avec une réelle élégance.
Un exemple de lecture à voix haute
Prenons un extrait du premier poème, traduit ainsi : « J'ai marché dans mes propres pas / sans reconnaître le chemin ». La simplicité apparente cache une complexité : le dédoublement du sujet (« mes propres pas ») et l'incertitude (« sans reconnaître ») créent un effet d'étrangeté. À l'oral, cette phrase prend une dimension presque incantatoire, comme si la voix hésitait entre la marche et l'égarement. C'est ce genre de détail qui fait la force de la traduction d'Oumhani : elle ne cherche pas à expliquer, elle laisse résonner.
Comment prolonger la lecture : pistes pour un atelier ou une rencontre
Pour les enseignants, les traducteurs ou les animateurs d'ateliers d'écriture, ces deux poèmes offrent un matériau précieux. Voici quelques pistes concrètes pour les explorer :
- Comparer les versions : si vous avez accès à l'original, même partiellement, comparez les choix de traduction. Que garde-t-on ? Que perd-on ? Pourquoi ?
- Traduire à son tour : proposez aux participants de traduire un court extrait sans connaître la langue source, en s'appuyant sur une traduction littérale fournie par l'animateur. C'est une contrainte d'atelier riche, proche de l'exercice de la page blanche.
- Lire à voix haute : faites lire les poèmes à voix haute, en français, puis demandez aux auditeurs de noter les images qui les marquent. Qu'est-ce qui passe à l'oral ? Qu'est-ce qui reste obscur ?
- Écrire en écho : à partir d'un vers ou d'une image, demandez d'écrire un texte personnel, sans chercher à imiter, mais en laissant la mémoire et les sensations affleurer.
Ces activités peuvent s'inscrire dans le cadre d'une rencontre littéraire, d'un atelier de traduction collective ou d'un projet plus vaste sur la poésie de l'exil. L'idée est de faire vivre les textes, de les faire circuler, de leur donner une nouvelle actualité.
La traduction comme acte de mémoire
Au-delà de l'aspect purement esthétique, la traduction de ces deux poèmes s'inscrit dans une démarche de mémoire. Elle rappelle que la littérature afghane ne se réduit pas à quelques noms célèbres, mais qu'elle est faite de voix multiples, parfois fragiles, qui méritent d'être entendues. En traduisant, Cécile Oumhani ne fait pas que transmettre un texte : elle crée les conditions d'une rencontre entre des lecteurs français et une réalité lointaine, mais profondément humaine.
Prolongements dans la même veine
Cette attention portée à la traduction et à la mémoire n'est pas isolée. On la retrouve dans d'autres démarches proches, comme celle qui consiste à faire de l'archive une matière poétique, évoquée dans notre article sur les lettres retrouvées. De même, la question de la traduction collective et du partage est au cœur de projets comme Mots de paix et d’espérance 3, où la poésie devient un outil de construction commune. Ces exemples montrent que la traduction n'est jamais un acte solitaire, mais toujours un geste de reliance.
Pour aller plus loin : une lecture lente et attentive
Pour finir, une suggestion simple mais essentielle : relisez ces deux poèmes à voix haute, lentement, en laissant les mots résonner. Essayez de repérer un vers qui vous touche particulièrement, sans chercher à l'expliquer. Notez-le sur un carnet, partagez-le avec quelqu'un. C'est ainsi que la poésie de Somaia Ramish continuera de vivre, bien au-delà de sa traduction française.