Le poème « Vengeance » de Taha Muhammad Ali s’ouvre sur une scène brutale : un homme abat l’assassin de son père. Mais le récit bifurque. Le fils du meurtrier se présente à son tour, armé. Au lieu de perpétuer la spirale, le narrateur pose son arme et dit : « Je ne peux pas te tuer. » Ce geste, né d’une fatigue de la haine, fait de ce texte une des plus poignantes méditations sur le pardon issues de la poésie palestinienne contemporaine.

Un poète de la vie ordinaire
Taha Muhammad Ali (1931‑2011) n’est pas un poète de palais ni de prix internationaux. Il a tenu une petite boutique de souvenirs à Nazareth, observant les allées et venues des touristes et des habitants. Sa poésie puise dans ce quotidien : les oliviers, les pierres, les gestes simples. « Vengeance » paraît dans son recueil Never Mind: Twenty Poems and a Story (2000), traduit en anglais par Peter Cole, Adina Hoffman et Yahya Hijazi. La version française, due à plusieurs traducteurs, circule dans des anthologies de poésie de la paix.
Le mécanisme du poème : une parabole en quelques vers
Le poème raconte une histoire en miniature. Un homme tue le meurtrier de son père. Le fils du défunt arrive, le couteau à la main. Mais le narrateur, voyant le visage de l’autre, recule. Il comprend que la vengeance ne ramènera personne. La dernière strophe évoque le temps qui passe, les saisons, les oliviers – comme si la nature elle‑même imposait une pause. Ce n’est pas un pardon facile, mais un pardon gagné sur la lassitude et la lucidité.
Les thèmes qui traversent le texte sont nombreux :
- La mémoire des morts et l’impossibilité de les venger sans se perdre
- Le cycle de la violence dans les conflits prolongés
- L’humanité partagée entre agresseur et victime
- Le paysage comme témoin silencieux des drames

Traduire la vengeance : défis et beauté
La traduction de « Vengeance » pose des questions passionnantes. En arabe, le rythme est serré, presque proverbial. Les versions anglaises et françaises doivent restituer cette oralité. Le mot « vengeance » lui‑même porte un poids différent selon les langues. En hébreu, en arabe, en français, les connotations juridiques, religieuses ou tribales ne coïncident pas. Les traducteurs choisissent parfois « Revenge », parfois « Vengeance », mais le noyau reste : un homme renonce à tuer. Ce travail de passage entre les langues est au cœur de nombreux projets de paix. Notre blog a déjà exploré cette démarche dans l’article « La traduction poétique, un chemin vers la paix », qui montre comment les mots voyagent pour rapprocher les cultures.
Un poème pour les ateliers et les lectures collectives
« Vengeance » est souvent lu lors de soirées poétiques dédiées à la non‑violence. Sa forme brève (une vingtaine de vers) permet une lecture bilingue facile. On peut imaginer un atelier où chaque participant traduit le poème dans une langue qu’il connaît, puis partage sa version. Les différences deviennent matière à discussion : pourquoi tel traducteur a‑t‑il choisi « je ne peux pas » plutôt que « je ne veux pas » ? Que perd‑on du texte original ?
Ces échanges sont au cœur de la poésie comme pratique collective. Dans « Mots de paix et d’espérance 3 : construire un projet poétique collectif », nous avons décrit comment un groupe peut bâtir un projet autour d’un texte fédérateur. « Vengeance » est un candidat idéal : il parle à tous, sans être didactique.
Le pardon comme acte littéraire
Ce qui rend le poème de Taha Muhammad Ali unique, c’est qu’il ne moralise pas. Le narrateur ne dit pas « le pardon est bon ». Il dit : « Je suis fatigué. » C’est une fatigue existentielle, celle de quelqu’un qui a vu trop de morts. Le pardon devient alors un geste d’économie de la douleur, pas une vertu abstraite. En cela, le poème rejoint d’autres textes de la littérature de témoignage, où la survie psychologique passe par la renonciation à la haine.
Pour les lecteurs qui souhaitent aller plus loin, organiser une lecture bilingue suivie d’un atelier d’écriture autour du pardon est une manière concrète de prolonger le geste poétique. On peut inviter les participants à écrire leur propre « contre‑poème » : non pas une vengeance, mais une réponse au pardon de Taha Muhammad Ali. Le texte original, en arabe et dans ses traductions, servira de point de départ. La mémoire des poètes est ainsi transmise, non comme un objet de musée, mais comme une matière vivante à retravailler.