La Silenziosa : une résidence où la traduction devient un acte collectif

Dans le paysage des résidences littéraires, certaines demeures portent en elles une mémoire si dense qu'elles deviennent des personnages de poèmes. La villa La Silenziosa, située au cœur du Val d'Orcia en Toscane, est de ces lieux qui semblent murmurer leurs histoires à qui sait écouter. Son nom italien, « la silencieuse », contraste avec la richesse des voix qui l'habitent : voix des poètes qui y séjournent, voix des textes qu'ils y traduisent, voix des pierres et des oliviers centenaires.

Cette villa du XVIIe siècle, restaurée avec soin, n'est pas un simple lieu de villégiature. Elle a été conçue comme un espace de travail et de partage pour les écrivains, traducteurs et artistes. Les murs épais en pierre calcaire, les plafonds voûtés et les jardins en terrasses offrent un cadre propice à la concentration et à la création. Mais ce qui distingue La Silenziosa d'autres résidences, c'est son programme éditorial : chaque saison, un groupe restreint de poètes et de traducteurs s'y réunit pour travailler sur des projets de traduction collective, souvent autour de poètes contemporains peu traduits.

Le rythme des journées y suit une cadence particulière. Les matinées sont consacrées à la traduction individuelle, chacun dans sa chambre ou sous un arbre du jardin. Les après-midis, le groupe se retrouve dans la grande salle voûtée pour confronter les versions, discuter des choix lexicaux et des équivalences rythmiques. Les soirées, parfois, donnent lieu à des lectures publiques improvisées dans le petit amphithéâtre creusé dans la colline. Les habitants des villages voisins — Pienza, Montalcino, San Quirico — viennent écouter ces voix étrangères mêlées à l'italien, à l'anglais, au français, à l'ukrainien.

Ce qui frappe les participants, c'est la manière dont le lieu lui-même devient un acteur du processus créatif. Le silence de la campagne toscane — interrompu seulement par le chant des cigales ou le tintement lointain des cloches — impose une écoute intérieure. « Ici, on n'entend pas le bruit du monde, mais on entend le monde du poème », confiait un traducteur lors d'une résidence consacrée à la poésie de Serhiy Zhadan, dont les textes sur la guerre et la mémoire résonnaient d'une manière particulière dans ce paysage de collines paisibles.

Le programme de La Silenziosa se distingue par son approche de la traduction comme acte collectif et mémoriel. Plutôt que de travailler chacun de son côté, les poètes et traducteurs sont invités à co-traduire les mêmes textes, à confronter leurs sensibilités et à produire des versions qui portent la marque de plusieurs voix. Cette méthode, expérimentée dans d'autres résidences à travers l'Europe, trouve ici un terrain particulièrement fertile. La villa, par son isolement et son silence, favorise une concentration que le tumulte des villes rend difficile.

Un lieu pour la poésie de l'absence

La thématique de l'absence et du silence est au cœur de l'identité de La Silenziosa. Les organisateurs choisissent souvent des corpus qui interrogent le manque, la perte, la mémoire fragmentée. Lors d'une récente résidence, les participants ont travaillé sur des poèmes de témoignage — textes écrits par des poètes ayant vécu des conflits, des exils ou des deuils. La traduction devenait alors une manière de faire exister ce qui n'est plus, de redonner voix à ce qui a été réduit au silence. Un atelier a notamment porté sur la poésie de femmes iraniennes, dont les mots portent la résistance et la mémoire d'une culture opprimée.

Le lien entre le lieu et la mémoire n'est pas seulement thématique : il est aussi physique. Les murs de la villa conservent des traces des séjours précédents : des poèmes gravés au crayon sur une poutre, une bibliothèque constituée des livres laissés par les résidents, un carnet collectif où chacun inscrit un vers ou une réflexion. Ces marques créent une continuité, une conversation qui traverse le temps.

Villa en pierre au milieu des oliviers, Val d'Orcia, Toscane

Traduire le silence : un atelier à La Silenziosa

L'une des expériences les plus marquantes proposées par la résidence est l'atelier « Traduire le silence », qui explore la manière dont les blancs, les pauses et les non-dits d'un poème peuvent être rendus dans une autre langue. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, traduire le silence ne consiste pas à omettre, mais à trouver des équivalents pour ce qui n'est pas dit. Un poème de Jean-Michel Sananès, dont le travail sur l'absence est central, a servi de point de départ à une session où chaque traducteur devait représenter graphiquement les silences avant de les transcrire. Le résultat a donné lieu à une exposition éphémère dans les jardins de la villa.

Cette approche rejoint des réflexions plus larges sur la diagonale du silence comme poétique de l'absence. Dans ce cadre, le silence n'est pas un vide à combler, mais une matière à travailler. Les participants repartent souvent avec une conscience aiguë de la dimension sonore et rythmique des textes, au-delà de leur sens littéral.

Le collectif comme méthode

La force de La Silenziosa réside aussi dans sa capacité à créer des communautés éphémères mais intenses. Les repas pris ensemble, les promenades dans les cyprès, les discussions tardives autour d'un verre de vin local — tout cela tisse des liens qui perdurent au-delà du séjour. Plusieurs projets de traduction nés dans la villa ont ensuite été publiés sous forme d'anthologies collectives ou de recueil bilingue.

La question de la fidélité et de la trahison en traduction y est abordée de manière concrète. Dans un atelier récent, les participants ont traduit le même poème de Kate Tempest, puis ont comparé leurs versions. Les divergences n'étaient pas perçues comme des erreurs, mais comme des lectures différentes du texte source. Cette diversité des interprétations, loin d'affaiblir le poème, en révélait la richesse.

Pour les poètes qui y séjournent, La Silenziosa offre une parenthèse rare dans un monde saturé de stimuli. La villa ne dispose pas de connexion internet dans les chambres, et l'accès au réseau est limité à certaines heures. Ce choix délibéré vise à recréer les conditions d'une attention soutenue, celle que requiert la traduction poétique. Les participants apprennent à se passer de la consultation immédiate de dictionnaires en ligne, à faire confiance à leur intuition et à la mémoire des textes.

Un modèle pour les résidences de traduction

Le succès de La Silenziosa a inspiré d'autres initiatives en Europe. Des résidences similaires ont vu le jour en France, en Grèce et au Portugal, reprenant le principe d'un petit groupe travaillant collectivement sur des textes choisis. Ce qui reste unique à la villa toscane, c'est la qualité de son silence — un silence habité, qui n'est pas absence de bruit mais présence d'une écoute. Les poètes qui y sont passés en témoignent : on n'en revient pas tout à fait le même.

La prochaine résidence, prévue à l'automne, sera consacrée à la poésie de l'exode et du déplacement. Les participants travailleront sur des textes de poètes ukrainiens, syriens et afghans, dans une démarche de traduction qui se veut aussi un acte de solidarité. Le programme inclura des lectures publiques dans les villages environnants, afin de tisser un lien entre les textes et le territoire.

Poètes et traducteurs réunis autour d'une table de travail dans une villa toscane

Pour ceux qui souhaitent vivre cette expérience, les candidatures sont ouvertes deux fois par an. La sélection se fait sur dossier, avec une attention particulière portée à la complémentarité des profils : on cherche à réunir des poètes, des traducteurs et des chercheurs capables de dialoguer au-delà des frontières linguistiques. La langue de travail est l'anglais, mais les langues source des poèmes sont multiples : italien, français, ukrainien, arabe, persan.

Au-delà de l'atelier, les participants repartent avec un carnet de traductions, des enregistrements de lectures et souvent l'ébauche d'un projet commun. Certains ont même choisi de prolonger leur séjour de quelques jours pour explorer la région, mais la plupart préfèrent rester dans l'enceinte de la villa, comme si le lieu refusait de les laisser partir. La Silenziosa parle, et ceux qui l'écoutent en deviennent les porte-voix.