Rachid Koraïchi, jardinier de la mémoire : quand la broderie et la pierre disent l’absence

Sur les stèles de pierre du Jardin d’Afrique, à Tunis, des noms gravés côtoient des symboles berbères et des fragments de poésie soufie. L’artiste algérien Rachid Koraïchi n’écrit pas de poèmes – il les tisse, les enterre, les fait germer. Depuis les années 1990, il creuse la mémoire des disparus, des exilés, des anonymes, et invente un langage visuel qui mêle calligraphie, textile et jardinage. Son œuvre interroge : comment dire l’absence quand les mots officiels se taisent ?

Tissu brodé de noms et de signes berbères, œuvre de Rachid Koraïchi

De l’atelier au jardin : une archéologie du souvenir

Né en 1947 à Aïn Beïda, dans l’est algérien, Rachid Koraïchi suit une formation aux Beaux-Arts à Alger, puis à Paris. Très vite, il refuse la séparation entre art et artisanat. Il travaille la céramique, le lin, le papier fait main, la laine. Chaque matériau porte une histoire. Sa série Les Oubliés (1992-1995) rassemble des carrés de tissu où sont brodés les noms de milliers de personnes disparues pendant la guerre civile algérienne. Ces noms, souvent inconnus, deviennent des points de suture dans une mémoire collective déchirée.

Mais Koraïchi va plus loin. En 2002, il conçoit le Jardin d’Afrique à Sidi Bou Saïd, un espace ouvert où des pierres levées portent des inscriptions en arabe, en tamazight, en français. Le jardin n’est pas un monument fermé : il est un lieu de passage, de lecture, de méditation. Le visiteur marche entre les stèles comme on tourne les pages d’un recueil. Chaque pierre est un vers, chaque allée une strophe.

Calligraphie et symboles : une écriture du seuil

Dans l’œuvre de Koraïchi, la lettre n’est jamais pure information. Elle est geste, matière, souffle. Il utilise l’alphabet arabe, mais aussi des signes touaregs, des motifs géométriques, des empreintes de mains. Ses « livres de tissu » (comme Les Oubliés) se déplient comme des manuscrits enluminés. La broderie remplace l’encre, le fil devient trait.

Cette approche résonne directement avec la poésie contemporaine. Dans des ateliers d’écriture, on peut explorer comment la lettre devient image, comment le mot se fait corps. Le travail de Koraïchi offre une matière concrète pour des exercices de traduction visuelle : que signifie « mémoire » si on l’écrit sur une pierre ? que devient un poème quand on le tisse ?

Un exemple : dans sa série Les Portes du silence, il assemble des plaques de métal rouillé où des poèmes de Mahmoud Darwich sont inscrits en arabe. La rouille mange les mots, les rend partiellement illisibles – comme la mémoire qui s’efface. C’est une leçon de poétique : la trace n’est jamais stable.

Rencontres et transmissions

Koraïchi n’a cessé de collaborer avec des poètes et des écrivains. Il a illustré des recueils de Salah Stétié, de Tahar Bekri, de Vénus Khoury-Ghata. Ses expositions sont souvent des espaces de lecture à voix haute, de traductions polyglottes. Il ne sépare pas l’exposition de la rencontre.

Cette dimension dialogique fait écho aux ateliers de poésie d’été qui proposent de traduire, rencontrer et créer ensemble. Prendre un nom brodé par Koraïchi, le lire dans trois langues, puis écrire une réponse – voilà un geste qui relie l’art visuel à la poésie vivante. L’artiste lui-même a participé à des séances de travail collectif où des participants apportaient des objets, des photos, des fragments de texte, et les transformaient en carnets de mémoire.

Il y a dans sa démarche une humilité qui touche : il ne revendique pas la paternité d’une mémoire, il l’accueille. Comme un jardinier, il prépare le sol, sème les signes, et laisse le visiteur faire pousser son propre sens.

Une poétique de la pierre et du fil

Les matériaux qu’il choisit sont eux-mêmes chargés de mémoire. La pierre, le lin, l’argile, le métal – chacun a une durée, une résistance. Dans son installation Le Jardin des mots, des blocs de pierre ponce flottent dans une bassine d’eau. Les mots inscrits s’effacent lentement au contact du liquide. C’est une métaphore de la fragilité du témoignage, mais aussi de sa persistance : l’eau qui efface est la même qui nourrit les racines.

Cette relation entre minéral et mémoire est explorée ailleurs, par exemple dans Le rêve d'une pierre : la poésie minérale de Jean-Michel Sananès, où la roche devient support de poème, seuil entre le visible et l’invisible. Koraïchi et Sananès ne se connaissent pas forcément, mais leur travail partage une même attention au poids des mots dans la matière.

Liste de quelques œuvres emblématiques de Rachid Koraïchi

  • Les Oubliés (1992-1995) – broderies sur lin, noms de disparus algériens.
  • Jardin d’Afrique (2002) – jardin-mémorial à Sidi Bou Saïd, Tunisie.
  • Les Portes du silence (2005) – plaques de métal rouillé avec poèmes de Darwich.
  • Le Jardin des mots (2010) – installation avec pierre ponce et eau.
  • Paroles de pierre (2014) – série de stèles en céramique pour le Musée de l’Homme, Paris.

Traduire la mémoire : un geste poétique et politique

L’œuvre de Koraïchi ne se regarde pas : elle se lit, se touche, se traduit. Chaque pièce est un appel à l’interprétation, à la réécriture. Pour un atelier de traduction poétique, ses broderies sont un défi : comment passer du fil à la page ? comment rendre la densité d’un nom brodé ? La réponse n’est jamais unique.

Dans ses jardins, les visiteurs sont invités à déposer des cailloux, à écrire des messages, à laisser des fleurs. Le jardin change, se transforme. C’est une œuvre ouverte, comme un poème qui attend son lecteur. L’artiste lui-même dit souvent qu’il n’est qu’un « passeur » – un traducteur entre les morts et les vivants.

Cette posture rejoint celle de nombreux poètes contemporains qui font de la mémoire un acte de création. Loin du monument figé, Koraïchi propose une mémoire vivante, qui se réinvente à chaque regard. Ses Oubliés ne sont plus oubliés : ils habitent le fil, la pierre, le jardin.

Stèles gravées dans le Jardin d’Afrique à Sidi Bou Saïd

Un héritage pour les ateliers d’écriture

Pour un animateur d’atelier, l’œuvre de Koraïchi est une mine de contraintes fécondes. On peut proposer :

  • Choisir un nom de personne disparue (réelle ou fictive) et écrire un poème en forme de broderie (vers courts, répétitions, motifs).
  • Traduire un poème existant sur un support qui se dégrade (papier froissé, tissu lavé, argile séchée).
  • Créer un « jardin de mots » collectif : chaque participant écrit un mot sur une pierre, puis on dispose les pierres dans un espace commun.

Ces exercices ne sont pas de simples imitations : ils sont une manière d’entrer dans la démarche de l’artiste, de comprendre comment la mémoire se fait matière. Et peut-être, en sortant de l’atelier, de voir autrement les noms gravés sur une stèle, les mots brodés sur un tissu, les traces que nous laissons.

Rachid Koraïchi continue de travailler entre Alger, Paris et Tunis. Ses dernières œuvres intègrent des fragments de poèmes de Jean Sénac, de Kateb Yacine, de poètes anonymes. Il tisse des liens entre les rives de la Méditerranée, entre les langues, entre les vivants et les morts. En cela, il est bien plus qu’un artiste : il est un jardinier de la mémoire, un poète sans livre, un témoin qui ne se lasse pas de planter des signes.