Le Jeudi des Mots, rendez-vous régulier de poésie vivante, reprend chez Pauline autour d’un thème qui traverse toute la littérature : le corps. Après plusieurs mois d’interruption, les participantes et participants se retrouvent pour lire, traduire et écrire ensemble, cette fois avec la chair comme matière première. Chaque séance s’ouvre sur un texte apporté par l’une ou l’un, lu à voix haute, puis discuté dans un esprit d’écoute et de partage. La traduction y tient souvent une place discrète mais essentielle : un poème en italien, en anglais ou en arabe peut être rendu en français collectivement, chacun proposant une nuance. Le corps, thème du trimestre, offre un terrain d’exploration infini.
Un format qui fait dialoguer les voix
Le Jeudi des Mots n’est ni un cours ni une lecture publique. C’est un atelier informel où la poésie se vit à plusieurs. Comme nous l’avions exploré dans un précédent article sur le Jeudi des Mots, quand la poésie se vit à plusieurs, ce format favorise une approche collective où chacun apporte sa voix. Chez Pauline, le cadre est celui d’un salon : canapés, thé, lumière tamisée. Les participants – poètes confirmés, traducteurs amateurs, simples curieux – s’assoient en cercle. La parole circule sans hiérarchie. Le corps, thème du jour, devient un prétexte pour confronter des sensibilités différentes : un extrait de Les Fleurs du mal côtoie un poème de Mahmoud Darwich, une traduction de Patrizia Cavalli ou un inédit d’un participant.

Le corps comme territoire poétique
Pourquoi le corps ? Parce qu’il est à la fois le plus intime et le plus universel des sujets. En poésie, le corps n’est jamais simplement décrit : il est métaphore, mémoire, résistance. Les poètes l’écrivent comme on le touche – avec précaution, violence, tendresse. Dans l’atelier, chacun est invité à apporter un poème qui parle du corps, que ce soit celui de l’amour, de la maladie, de la danse ou du travail. Les lectures deviennent alors des échos : un poème sur la main évoque un autre sur le souffle ; une traduction d’un texte portugais sur la peau fait surgir une discussion sur les sens.
Le corps est aussi un outil de lecture. Lire à voix haute engage le souffle, la posture, le rythme. Pauline encourage les participants à prendre conscience de leur propre corps pendant la lecture : comment la voix porte, où les tensions se logent. Cette dimension physique de la poésie est souvent négligée dans la lecture silencieuse. Le Jeudi des Mots la remet au centre.
Traduire le corps, traduire avec le corps
La traduction est une autre porte d’entrée. Traduire un poème sur le corps, c’est se confronter à des mots qui ne trouvent pas toujours d’équivalent exact. Comment rendre flesh en français sans perdre la chair ? Comment transposer corps dans une langue qui distingue body et flesh ? Les participants expérimentent ces glissements, parfois en proposant plusieurs versions. La séance devient un laboratoire où chaque choix lexical engage une interprétation du corps. Une participante a ainsi retraduit un sonnet de Shakespeare en remplaçant body par chair, changeant la tonalité du poème. Ces discussions, nourries par les connaissances de chacun, enrichissent la compréhension collective.

Écrire à partir du corps
La deuxième partie de la séance est consacrée à l’écriture. Pauline propose une contrainte simple : écrire un poème de quelques vers en partant d’une partie du corps tirée au sort – la nuque, le genou, l’orteil. L’exercice oblige à sortir des images convenues. Les textes produits sont lus à voix haute, sans jugement. Certains participants prolongent l’écriture chez eux et rapportent une version aboutie la semaine suivante. Ce va-et-vient entre lecture, traduction et écriture fait la spécificité du Jeudi des Mots : il ne s’agit pas seulement de consommer de la poésie, mais de la faire exister ensemble, dans un espace où le corps – celui des mots et celui des lecteurs – est pleinement présent.
Pour la prochaine séance, Pauline propose de travailler à partir d’un fragment corporel – la main, le souffle – comme point de départ d’un poème bref. Chaque participant repartira avec un texte à partager la fois suivante. Le cycle continue, nourri par les corps et les voix.