Chaque jeudi soir, dans une salle du centre-ville de Sète, un petit groupe de poètes et d’amateurs de mots se retrouve autour d’une table couverte de feuilles, de dictionnaires et de crayons. L’atelier s’appelle simplement « Jeudi des Mots ». Contrairement à une lecture ouverte ou à un cercle d’écriture classique, cette rencontre mise tout sur la manipulation concrète du langage : on y décortique un poème, on le traduit collectivement, on en extrait des sons pour en composer un autre. L’esprit est celui d’un laboratoire joyeux où la langue se plie, se déplie et se réinvente.
Le concept du Jeudi des Mots
Né d’une initiative de poètes et de traducteurs installés dans la région sétoise, l’atelier « Jeudi des Mots » a rapidement trouvé son public. Il repose sur deux piliers : l’improvisation guidée et le partage de la langue comme matériau vivant. Chaque séance commence par la lecture d’un court texte – un poème contemporain, un aphorisme, parfois une phrase empruntée à un auteur étranger. Ce texte devient le point de départ d’une série de transformations : les participants le traduisent dans une autre langue (même s’ils ne la maîtrisent pas), le réduisent à ses syllabes, le recomposent sous forme de calligramme, ou encore le répondent par un contre-poème.
Un jeu de contraintes poétiques
L’atelier utilise souvent des règles formelles empruntées à l’Oulipo ou à la poésie sonore. Par exemple : écrire un poème en n’utilisant que les mots contenus dans le texte source ; ou encore le traduire dans une langue imaginaire en conservant la musicalité des voyelles. Ces contraintes, loin de brider la créativité, libèrent une énergie de jeu que l’on retrouve rarement dans un atelier d’écriture classique. Les échanges sont vifs, les rires fréquents, et les résultats surprennent toujours les participants eux-mêmes.
« On ne vient pas au Jeudi des Mots pour produire un chef-d’œuvre, mais pour éprouver la matière des mots dans sa bouche et sous sa main », explique l’un des animateurs réguliers.
Déroulement d’une séance typique
Voici les grandes étapes d’un « Jeudi des Mots » tel qu’il se pratique à Sète depuis plusieurs saisons :
- Accueil et lecture initiale (15 minutes) : un participant volontaire lit un poème court dans la langue de son choix. Le texte est photocopié pour chacun.
- Premier jeu (20 minutes) : traduction orale collective. Chaque personne propose une version improvisée du poème dans une autre langue. On note les variantes.
- Deuxième temps (30 minutes) : écriture individuelle ou en binôme à partir d’une contrainte tirée au sort (par exemple, « utiliser au moins trois mots de la traduction proposée par ton voisin »).
- Lecture et discussion (20 minutes) : les textes produits sont lus à voix haute. Le groupe commente, propose des variantes, applaudit. Aucun jugement artistique : seul le plaisir du jeu importe.
- Clôture (5 minutes) : choix du texte de la semaine suivante, souvent suggéré par les participants.

L’importance de la traduction collective
Si le Jeudi des Mots a rencontré un tel écho dans le milieu poétique de la côte languedocienne, c’est parce qu’il accorde une place centrale à la traduction collective. Chaque séance met en jeu au moins une langue étrangère – anglais, italien, arabe, espagnol, allemand ou même latin – mais personne n’est tenu de la maîtriser. Le groupe traduit à plusieurs, chacun apportant sa sensibilité, son intuition phonétique ou son souvenir de lecture. Ce processus transforme la langue en un objet partagé, loin de l’idée d’une propriété exclusive. Comme le souligne l’un des initiateurs, « la traduction collective abolit la frontière entre l’auteur et le lecteur : tout le monde devient co-créateur ».
Cette approche fait écho à d’autres initiatives que nous avons déjà présentées sur ce blog. Par exemple, Un 14 juillet poétique : lancer un atelier de traduction collective propose un mode d’emploi pour démarrer ce type de rencontre en s’appuyant sur une date symbolique. De même, Atelier de traduction poétique en mai : la mémoire comme fil conducteur explore comment thématiser les séances autour de la mémoire – un angle qui résonne particulièrement avec les ateliers sétois qui intègrent parfois des poèmes sur l’exil ou l’enfance.
Comment participer ou créer son propre atelier
Le Jeudi des Mots de Sète est ouvert à toutes et tous, sans condition de niveau. Les animateurs rappellent que la seule qualité requise est la curiosité pour les mots. Si vous passez par Sète un jeudi soir, renseignez-vous auprès de la librairie de poésie locale ou sur les réseaux des Ateliers de la Poésie, qui coordonnent les rencontres. Pour ceux qui habitent loin de la Méditerranée, il est tout à fait possible de reproduire le modèle chez soi :
- Choisissez un lieu calme (chez un participant, une salle associative, une bibliothèque).
- Fixez une régularité (hebdomadaire ou bi-mensuelle) pour créer un rituel.
- Imprimez à l’avance un court poème ou un fragment – vous pouvez piocher dans des anthologies ou des numéros de revues.
- Préparez une liste de contraintes poétiques (traduction, acrostiche, lipogramme, centon…).
- Diffusez l’invitation dans les réseaux de poésie locaux – souvent un simple bouche-à-oreille suffit.
- Ne prévoyez pas de « résultat » à publier : le jeu est une fin en soi.

Quelques pistes pour enrichir les séances
Si le format de base du Jeudi des Mots vous paraît simple, les organisateurs sétois y ajoutent régulièrement des variations :
- Thèmes mensuels : en octobre, des poèmes sur les frontières ; en mai, la mémoire européenne ; en juillet, la mer et le voyage.
- Invités extérieurs : un poète de passage, un traducteur professionnel, un calligraphe.
- Restitution publique : une fois par trimestre, les textes produits sont lus lors d’une soirée ouverte dans un café de la ville.
La force de ce modèle réside dans sa souplesse. Chaque groupe peut l’adapter à sa sensibilité et à ses participants. Certains y ajoutent de la musique, d’autres un temps de silence ou une promenade poétique dans le quartier. L’essentiel est de préserver l’esprit de jeu et de non-compétition qui fait la singularité du Jeudi des Mots.
Pour ceux qui souhaitent lancer leur propre cycle de rencontres, le premier pas consiste à choisir un lieu calme et à fixer une régularité – par exemple un jeudi sur deux – avant de diffuser l’invitation dans les réseaux de poésie locale. Une fois le groupe constitué, laissez les mots faire le reste.