Nadia Tueni, « Poèmes pour une histoire » : une mémoire à assembler

En 1972, Nadia Tueni publie « Poèmes pour une histoire », un recueil qui occupe une place singulière dans la poésie libanaise d’expression française. Écrit avant le déclenchement de la guerre civile, il porte déjà les tensions d’un pays pris entre modernité et traditions, entre la mer et la montagne. Dans des vers d’une grande densité visuelle, Tueni tisse une mémoire personnelle et collective, où chaque poème devient un fragment d’un récit plus vaste, celui d’un Liban à la fois mythique et meurtri.

paysage libanais de montagne et oliviers

Nadia Tueni : une voix entre deux rives

Née à Beyrouth en 1926 dans une famille diplomatique, Nadia Tueni grandit entre le Liban et la France. Cette double appartenance nourrit sa langue poétique : un français limpide, mais traversé par les sonorités et les images de l’arabe libanais. Ses premiers recueils, comme « Les textes blonds » (1963), la révèlent comme une poétesse de l’intime. C’est avec « Poèmes pour une histoire » qu’elle élargit son registre à la dimension historique et politique. La guerre de 1975-1990 n’a pas encore commencé, mais les poèmes annoncent les déchirures à venir, tout en célébrant la beauté d’un paysage menacé.

« Poèmes pour une histoire » : une archéologie du présent

Le recueil se compose de poèmes brefs, souvent en vers libres, qui alternent entre la description de la nature libanaise – les cèdres, la Méditerranée, les terrasses cultivées – et l’évocation de figures historiques ou mythologiques. Tueni ne raconte pas une histoire linéaire ; elle juxtapose des instantanés, des « extraits » qui, mis bout à bout, dessinent une fresque. Parmi les thèmes récurrents :

  • La terre comme mémoire – les oliviers centenaires, les ruines phéniciennes, les tombes des ancêtres.
  • Le corps féminin comme métaphore du pays – la femme-montagne, la femme-rivière.
  • La guerre imminente – des images de feu, de cendre, de silence après l’explosion.
  • L’exil intérieur – le sentiment d’être étranger dans son propre pays.

Ces poèmes ne sont pas des témoignages directs, mais des « poèmes pour une histoire » – c’est-à-dire des matériaux bruts que le lecteur est invité à assembler. Tueni elle-même disait : « Je n’écris pas l’histoire, j’écris ce qui la précède et ce qui la suit. »

Traduire Nadia Tueni en atelier : entre fidélité et recréation

La poésie de Nadia Tueni se prête remarquablement aux ateliers de traduction poétique. Sa langue, à la fois simple et évocatrice, offre des défis stimulants : comment rendre en arabe libanais les images de la mer et de la montagne ? Comment transposer le rythme du français dans une autre métrique ? Plusieurs collectifs ont déjà expérimenté ces traductions croisées, notamment lors de rencontres comme celles organisées par notre plateforme. Pour approfondir cette pratique, vous pouvez consulter notre article sur les ateliers de traduction poétique du 5 novembre, qui détaille la méthodologie d’un travail collectif sur un poème de Tueni.

L’exercice ne se limite pas à la traduction littérale : il s’agit de recréer l’émotion du poème dans une autre langue, tout en respectant sa texture sonore. Par exemple, le vers « La montagne s’efface dans le brouillard des oliviers » peut se traduire en arabe par une image aussi forte, mais avec des sonorités différentes. Les participants découvrent alors que la poésie de Tueni, loin d’être figée, se renouvelle à chaque lecture et à chaque traduction.

Poésie et mémoire : l’héritage de Nadia Tueni

Au-delà de sa qualité littéraire, l’œuvre de Nadia Tueni est un acte de mémoire. Dans un pays où l’histoire officielle est souvent conflictuelle, ses poèmes offrent un espace de contemplation et de réconciliation. Ils rappellent que la poésie peut être un témoignage aussi fort qu’un document d’archive, mais plus ouvert, plus sensible. C’est pourquoi ses textes sont régulièrement lus lors de soirées bilingues et de rencontres intergénérationnelles.

Pour ceux qui souhaitent organiser une lecture ou un atelier autour de « Poèmes pour une histoire », voici quelques pistes concrètes :

  • Choisir trois poèmes du recueil et les lire en français, puis en traduction arabe (ou dans une autre langue).
  • Proposer aux participants d’écrire un « poème pour une histoire » personnelle, en s’inspirant de la technique de Tueni : juxtaposer des images du présent et du passé.
  • Organiser une traduction collective en atelier, comme nous le faisons régulièrement – voir par exemple notre programme d’octobre, mois de la poésie, qui inclut des séances dédiées aux poètes libanais.

Pour un prochain atelier, pourquoi ne pas choisir un extrait de « Poèmes pour une histoire » et le confronter à une traduction en arabe libanais ? L’exercice permettrait de faire résonner la double appartenance linguistique de la poétesse, tout en interrogeant notre propre rapport à la mémoire et au paysage.